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23 mai 2011

Commentaires


"Où qu’il fût question d’autre chose encore, à savoir d’une langue orpheline, ou d’autre chose encore que d’une langue" comme il est également écrit, Angèle ; belle mise en perspective "par l'image" du récit et de ses "métamorphoses poétiques ou filmiques", qui donne envie de lire plus avant le travail de Martin Ziegler. Merci à vous et merci à Déborah.



Roland Barthes écrit aussi dans Fragments d'un discours amoureux, Seuil, tome V, éd. E. M (Vaisseau fantôme),193 :
"... le Hollandais Volant erre, en quête du mot ; s'il l'obtient (par serment de fidélité), il cessera d'errer (ce qui importe au mythe, ce n'est pas l'empirie de la fidélité, c'est sa profération, son chant).
Et avant dans (Pelleas-Ravel),192 :
"... ce qui importe, c'est la profération physique, corporelle, labiale, du mot : ouvre tes lèvres et que cela en sorte (sois obscène). Ce que je veux, éperdument, c'est obtenir le mot. Magique, mythique ?(...) et aussitôt, à travers la déchirure somptueuse d'un trait de harpe, un sujet nouveau apparaît."

Quel beau chant de deux entre M. Ziegler et D. Heissler.
"Racines en travail
par ce qui est d'obscur
demeure lumière
et nature morte
s'ancre sur la table
bleu"
M. Ziegler ("Traits")



Heureuse d'apprendre que cette note de lecture vous donne envie d'en lire d'avantage. Elle avait été initialement rédigée pour un Café Philo que l'écrivain, auteur et compositeur, Emmanuel Tugny anime actuellement à Ekaterinbourg, puis envoyée à Martin Ziegler pour qu'il puisse en prendre connaissance, et enfin confiée à Angèle (que je remercie ici). Heureuse donc de pouvoir partager ici un réel coup de coeur pour cette écriture à la fois somptueuse ou quelquefois plus intime du réalisateur, qu'il est également et par ailleurs, et dont je ne saurais trop recommander les ouvrages parus chez son éditrice Laurence Mauguin.



Pour prolonger la joie :

mardi 31 mai 2011
à 19h30
les éditions L. Mauguin
ont le plaisir de vous inviter à rencontrer
Martin Ziegler
pour la présentation et la lecture
de deux nouveaux recueils
Foery poèmes
et Notes Laura Fiori proses

éditions L. Mauguin
poésie contemporaine
édition librairie expositions bibliothèque
1, rue des Fossés-St-Jacques
75005 PARIS
http://www.editionslmauguin.fr
Accès : RER B Luxembourg / Bus 21 27 38 84 89



"Depuis que nous sommes une conversation"...

C'était ce 31 mai, rue des Fossés-Saint-Jacques, chez Laurence Mauguin qui recevait Martin Ziegler pour la publication de ses deux derniers ouvrages : Notes Laura Fiori et Foéry. La salle se remplit peu à peu. Nous sommes entourés de livres, de toiles. Derrière la vitre, la rue tranquille, alors que nous sommes près de la place du Panthéon toute bruissante de touristes, d'étudiants, de voitures... Ici, l'antre de la magicienne et du poète qu'elle reçoit ce soir. Des petites chaises rouge-fraises-des-bois sont dépliées. Accueil chaleureux. Le soir tombe. La librairie s'éclaire de lampes douces. Le poète passe souriant, présent absent... Que va-t-il nous offrir ? Que choisira-t-il de lire de cette écriture née dans le silence ? Je regarde les deux livres, très beaux...

Laurence Mauguin nous dit d'abord sa joie de les éditer car cela fait cinq années que Martin Ziegler n'a pas publié de livres. Elle est heureuse de ce travail, de cette collaboration, de cet avènement. Dans une courte présentation, elle différencie les deux œuvres. Bien que l'une soit en prose et l'autre tissée de poèmes, elle voit de nombreuses passerelles de l'une à l'autre. La musique de la langue de M. Z., l'émotion, un lieu où tout se tient sans se toucher, dans un mouvement inépuisable pour dire, approcher le vide, traverser et aboutir à soi dans "un clignement d'être". Elle évoque le voyage qui se dessine dans Notes Laura Fiori, entre éloignement et retour dans une beauté qui transporte et transit, dans une écriture pleine de dire et de taire. Elle a connu cette écriture épuisée, dépouillée, et elle la sent aujourd'hui reprendre rythme, musique et force dans une lecture jamais finie.
Martin Ziegler s'inscrit délicatement dans les dires de son éditrice, saisissant Foéry.

Dans la petite librairie, le silence se fait attentif, amical, gourmand. M. Z. annonce une légère rupture entre les deux parties de ce livre.

Il lit. Voix chaude, tantôt mélodieuse, tantôt écorchée, ricochant sur les mots, les faisant sonner, vibrer, claquer, les accompagnant d'un souffle de marcheur.
Un silence.
Et aux poèmes succède la prose de Notes Laura Fiori. Voyage pas toujours linéaire. Lieux évoqués longtemps après leur traversée. Passages entre époques différentes de l'un à l'autre. La langue roule et fait son chemin en nous. Elle prend teinte, signature, musique. Des mots volés au passage pour faire plumes dans notre écoute. "Rien ne possède jamais quelque forme qui ne doit un jour la perdre..." Ecouter sans lire, modelés par la voix, l'intonation, le rythme qui sont les siens. Nous traversons, hélés, des paysages et des visages, des murs, des maisons, des chambres, des ports un peu tristes, des sentiers, des nuages. "Impossible de dire", se dit des yeux, du ciel. "Rien à se dire...sans fin". La voix se fêle, murmure, entre au loin de la mémoire qui s'est écrite, ici, sur ces pages si douces et claires de my-verger "Touffeur du jour" contre ce soir si paisible qui tombe sur Paris et clignote comme les mots. "Rien ne s'arrête ici ni de là ne part". Où sommes-nous ? "Gris tristes des lauzes, des arbres, des fleurs, des chiens qui aboient dans le village".

Il se tait et maintenant va se vivre un moment rare : un poète va s'offrir, vulnérable, acceptant, dit-il, toutes les questions. Et les questions viendront, d'abord timides et murmurées, et de plus en plus hardies. Lui écoute, sourit, s'étonne, réfléchit ou répond très vite. Nous entrons dans la vérité et le feu d'une vraie et profonde conversation.
Toutes ces questions, les voici en vrac, voilà ce qu'il a entendu et pétri pour faire un bon pain de joie à partager.
"Entendez-vous les sons de tous ces mots quand vous écrivez ? Les images ? Sont-elles déjà là ? La musique de cette écriture me touche. Je ne cherche pas forcément un sens... Est-ce du français, une langue que vous inventez ? Lisez-vous comme vous l'entendez ou comme vous voulez que ce soit entendu ? Il y a de l'innommable de l'impossible du rien un peu comme dans la langue de Beckett. Allez-vous vers une perte, un balbutiement, une élucidation ou autre chose ? Y a-t-il toujours un jeu sur la mise en pages ? Avez-vous toujours écrit comme cela, avec des trous entre les mots ? Je connais ces paysages. J'aime beaucoup ces petites fleurs ... Etes-vous ce soir un funambule entre vos écrits et ce que vous en dites ? Une danseuse lui propose de danser sur ses mots... Foéry ? J'entends Furie... Comment faut-il prononcer ce nom ? Et les enfants ? Comment écoutent-ils votre poésie ? quelle questions posent-ils ?"

A tout cela, il répondra avec beaucoup de sincérité rappelant cette phrase d'Hölderlin : "Depuis que nous sommes une conversation"...
"Oui, j'entends les sons des mots comme des notes. Le titre n'est pas à sens unique. Les images sont là mais l'écriture ne sert pas à voir des images : ça donne autre chose encore. Des sons... On ne sait pas très bien où l'on est... Il y a de la place. Un sens peut attaquer un autre sens pour rendre les choses plus instables. Entre "sauge" et "songe", il y a flottement, un joint pour l'incertitude de nos affirmations... Ce ne sont pas les termes qui sont essentiels mais ce qu'ils font sortir comme vide entre eux...
Une autre langue que le français ? Oui, j'ai eu ce fantasme d'écrire dans une langue qui n'est aucune de mes langues. Au fil des années, j'ai le sentiment d'avoir trouvé ma langue qui n'est pas la vôtre...
Quelqu'un lirait différemment, j'en suis conscient... peut-être mieux. Je le fais pour mon éditrice, mais même si c'est mal lu, personne ne lira comme moi. Peut-être, en écoutant, entrerez-vous dans la poésie...
Reformulez votre question... je ne veux pas être à côté de votre question...
Le rien, l'innommable ? De la pudeur, mais c'est aussi bien davantage. Une chose que je tente de faire surgir entre les termes... quelque chose d'autre qu'une langue... essayer d'indiquer un endroit où il y a quelque chose d'autre que la langue. Je ne sais pas si c'est à cela que le travail me mène... cela me conduit vers quelque chose de plus chaotique mais c'est encore joliment dit, donc un peu faux... Il y a toujours, dans n'importe quel travail, un danger de créer une unité comme si on voulait se sauver de ce chaos dans lequel nous sommes. Je m'efforce de ne pas donner une fausse unité : ça part dans tous les sens. Une fascination pour des termes comme s'ils abritaient quelque chose pour moi qu'il faut faire sortir. Chaque terme constitue à lui tout seul toute une série de phrases. Une image peut surgir, mais elle n'existait pas avant.
Je n'ai pas toujours écrit comme cela. C'est venu plus tard. J'ai écrit un récit, des nouvelles qui avaient une forme plus classique. Il faudrait poser la question à quelqu'un comme Déborah Heissler, qui a abordé ce sujet dans un travail universitaire, et qui pourrait montrer peut-être que l'ellipse fonctionne déjà comme des trous...
Vous dites que vous reconnaissez le paysage de l'Arche ? Méfiez-vous, je lui aurais peut-être donné un autre nom. La géographie, si elle me convient, c'est très bien, sinon je change les noms : Gênes... l'Arche... ça me convient.
Funambule ? L'écriture ne vient pas à la place de la parole. Elle est ma réponse, l'exact contraire de votre question. Faire ce travail de dialogue n'a qu'un seul but : c'est celui d'entamer ou de prolonger une conversation autrement. J'ai toujours compris ainsi la définition de l'être chez Hölderlin : "Depuis que nous sommes une conversation"....
Je ne vous dirai rien sur le titre Foéry. Il est à prendre complètement dans l'ensemble du texte. Il doit pouvoir répondre à toute une série de questions qui viennent du texte. Je prononce "à la suisse" ce qui renvoie à "Mélèze"...
Les enfants ? Ils ne sont jamais bêtes. En Allemagne, des poètes contemporains sont présentés aux enfants. Les enfants ont un esprit plus ouvert que les adultes. Ils acceptent de ne pas comprendre. Alors que les adultes..."
Voilà un peu de cette immense fête d'être ensemble, deux heures dans Paris-bulle bleue autour d'une petite librairie, rue des Fossés-Saint-Jacques...



Le webmestre de Tdf à Christiane
[commentaires de Laurence Mauguin transférés depuis Facebook]

1. Merci pour cette mise en ligne. Cette prise de notes est très sensible, et dit le fond des choses et l'ambiance, l'émotion et le sens. Ce fut une très belle soirée, où l'auteur et le public aussi ont donné beaucoup. Dans ces moments-là, je comprends pourquoi j'aime tant ce travail.
2. Merci Angèle c'était une très belle soirée et cette auditrice qui a transcrit la soirée m'a fait un grand cadeau, car grâce à elle j'en garde une trace sensible. Elle réussit à dire autant l'émotion que le sens des échanges qui ont eu lieu. La lecture était belle, l'écoute ne l'était pas moins. Les échanges d'une qualité assez rare.



Le webmestre de Tdf à Christiane
[commentaire de Marlène Laurens transféré depuis Facebook]

"Il y a toujours, dans n'importe quel travail, un danger de créer une unité comme si on voulait se sauver de ce chaos dans lequel nous sommes." C'est vrai que parfois ce souci de cohérence, d'unité, dans un monde qui n'en a pas, brise la spontanéité de l'expression...
Ce n'est pas le cas ici, bravo et merci pour cette restitution à travers des notes (notes bleues), on a un peu l'impression d'y avoir participé et c'est enrichissant...


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