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25 février 2011

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Quel bonheur que l'annonce de ce salon de lecture à Paris ! Chance que tous ces livres accessibles à tous et que ces rencontres entre poètes et lecteurs.
Au charme de cette invitation, il me plaît d'ajouter ce soir une voix du passé que j'aime beaucoup, celle de Baltasar Gracian qui naquit dans un petit village de l'austère Aragon en 1601. Son roman philosophique Le Criticon fut publié en trois parties en 1651, 53 et 57, mais fut traduit de l'espagnol plus tard. Nous devons aux éditions Allia celle-ci de 1998, traduit par Eliane Sollé à partir du texte établi en 1938 par M. Romera-Navarro.
Pour vous toutes, avec gratitude, ce réjouissant extrait :
(Le Criticon (2),19/20)
"Sur cela, les gardes arrivèrent avec une grande troupe de passagers égarés qu'ils avaient attrapés. On les fit aussitôt examiner par l'Attention et la Réserve, et l'on scruta tout ce qu'ils transportaient. Sur le premier on découvrit Dieu sait quels livres, dont certains bien enfoncés dans les replis de son sein. On en lut les titres, et l'on trouva qu'ils étaient tous interdits par le Jugement, contre les édits de la prudente Gravité, car c'étaient des romans et des comédies. On le condamna à se réformer avec ceux qui rêvent éveillés, et l'on ordonna d'interdire ces livres aux hommes qui le sont et de ne les tolérer que chez les pages et les servantes ; et d'une façon générale on abandonna tout genre de poésie en langue vulgaire, et en particulier la poésie burlesque et amoureuse, létrilles, vaudevilles, intermèdes, verbiage printanier, aux godelureaux. Ce qui étonna le plus tout le monde fut que la Gravité en personne ordonna avec sérieux qu'à partir de trente ans nul ne lût ni ne récitât les vers d'autrui, et moins encore les siens, ou passant pour tels, sous peine d'être tenus pour léger, désobligeant ou versificateur. Pour ce qui est de lire quelque poète sentencieux, héroïque, moral et même satirique en vers graves, on le permit à quelques-uns de plus de goût que d'autorité, et ceci dans leurs cabinets, sans témoins, afin qu'ils se libèrent le ventre de tels enfantillages ; mais en cachette, loin de tous et en se suçant les doigts."



Chers vieux cabinets d'antan ! Ils en ont vécu et gardé des secrets ! Cet extrait qui en dit long sur les mœurs d'une époque et d'un pays (c'est de l'"austère Aragon" que la Corse a hérité son emblématique drapeau à tête de Maure!) me rappelle le jubilatoireLire aux cabinets, d'Henry Miller, aux mêmes éditions Allia.
Henry Miller écrit:
"Quand j'étais jeune garçon, et que je cherchais un endroit où dévorer les classiques interdits, je me réfugiais parfois aux cabinets. Depuis ce temps de ma jeunesse, je n'ai plus jamais lu aux cabinets. Quand je cherche la paix et la tranquillité pour lire, je m'en vais dans les bois. Je ne connais pas de meilleur endroit pour lire un bon livre que dans les profondeurs de la forêt. De préférence auprès d'un torrent." (page 7)
Sans vouloir me comparer à Henry Miller, j'ai longtemps pratiqué, moi aussi, la lecture aux cabinets. Je me souviens qu'enfant, en rentrant de l'école, je me fourvoyais dans les pages jaunies de Marthe ou les amants tristes. Un roman "érotique" interdit qui avait eu l'heur de me tomber sous la main, je ne sais trop comment ! Ou alors, je m'enfermais avec des B.D, forme de littérature interdite de séjour dans notre maison. C'est ainsi que j'ai lu et relu mes grands classiquesPoum et Patatras et Bicot Bicotin! Qui faisaient mes délices! Plus tard, bien plus tard,j'ai troqué mes jeunes héros racistes et dépenaillés, contre des héros plus prestigieux. Corto Maltese (Hugo Pratt), Largo Winch (Francq et Van Hamme). Mais les cabinets ont perdu de leur charme et désormais je peux lire les œuvres complètes d'Enki Bilal sans me cacher.


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