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25 février 2011

Commentaires


Merci, Angèle, pour ce compte rendu qui complète largement celui de la librairie Le Point de Rencontre.

Je réagis ici à deux points qui me concernent :
― concernant la discussion sur le net à propos du style de Jérôme Ferrari, je pense qu'il y a vraiment débat, puisqu'il y a échange d'arguments, d'idées, explicitation de principes, analyses détaillées... (voir ici sur le blog "L'or des livres", d'Emmanuelle Caminade). Que faudrait-il de plus pour qu'il y ait débat ?

― concernant ta réaction à la comparaison faite par Marie-Jean Vinciguerra entre Marcu Biancarelli et Céline, elle est évidemment discutable. Il faudrait détailler pour savoir en quoi elle est intéressante et permet de lire les livres de Biancarelli différemment. Personnellement, je ne vois pas de "haine" dans les textes de Vae Victis, le dernier est même un appel que je ressens comme profondément humain et généreux. Tu me reproches de n'avoir rien dit, avalisant ainsi la complaisance alors que j'aurais dû, si je comprends bien, réagir pour être fidèle à une prise de position critique, c'est cela ? Mais, franchement, il me semblait que la soirée portait sur le sujet de la critique en général et pas sur l'oeuvre de Biancarelli, et puis je ne me sens pas capable de comparer en détail les deux styles. Il faudrait une soirée consacrée à l'oeuvre de tel ou tel auteur et en détailler à loisir les aspects, échanger nos points de vue. Tu aurais pu faire état de ton bouillonnement intérieur ce soir-là, non ?

Enfin, tout cela me convainc qu'il est à la fois très nécessaire, enthousiasmant et très difficile de signaler nos désaccords.



Bonsoir François-Xavier,

Merci à toi de réagir. Je pensais bien que tu le ferais puisque je te prends (gentiment) à parti. Pour une fois, je m’autorise un peu de provocation mais je n’ai aucun reproche à te faire. C’est juste une envie de jouer, comme ça, en passant. Revenons-en à notre dialogue.

J’ai seulement pensé une ou deux fois au cours des échanges de la soirée que tu réagirais et finalement cela ne s’est pas produit. Sans doute parce que nous n’avons pas forcément les mêmes raisons de réagir à tel ou tel moment.

A propos de Ferrari et de «L’or des livres», je fais la distinction — dans mon compte rendu — entre «débat» et «véritable débat». Je pense qu’Emmanuelle Caminade l’a fait tout autant que moi puisqu’elle écrit dans son papier:

« Et je trouve dommage qu’aucun dialogue ne s’instaure entre ces points de vue opposés, que l’on se contente de prendre acte de la variété légitime des goûts et des interprétations de chacun sans chercher à aller plus loin. »

Peut-être la juxtaposition de points de vue n’est-elle pas tout à fait le dialogue. En ce qui me concerne, je peux dire que j’ai pensé un moment répondre à Joël Jégouzo et je n’en ai plus eu le désir au moment de m’y mettre. Je n’ai donc pas persévéré, je le reconnais. Je pense d’ailleurs que j’ai été découragée par le «dialogue de sourds» qui s’est instauré entre Noann et Emmanuelle Caminade. C’est haro sur Emmanuelle Caminade, sous le prétexte fallacieux que le lecteur est roi ! Et donc qu’il a le droit d’écrire son ressenti comme il l'entend…
Je voulais justement m’opposer à toi (gentiment), mais aussi à Marie-Jean au sujet de la subjectivité. Voilà où la subjectivité nous mène. À l’impasse du dialogue (cf. Caminade/Noann) et à une forme de hargne que je fuis comme la peste. Je voulais au contraire faire l’apologie d’une certaine forme d’objectivité. Celle qu’apportent une méthodologie et des outils d’analyse (que la plupart des lecteurs/scripteurs n’ont pas à leur disposition). Tels que nous les avons pratiqués au cours de nos études et que nous avons tenté de les transmettre, aussi par moments, au cours de notre enseignement. Je ne dis pas qu’il est possible d’être totalement objectif. Mais, du moins, un certain recours à l’objectivité permet-il de maîtriser davantage une analyse et une argumentation !

Pour ce qui est de la comparaison Biancarelli/Céline, je suis bien d’accord avec toi. Il faudrait pouvoir «détailler» et l’un et l’autre pour se faire une idée de la pertinence du propos. Or, c’est bien parce que dans pareil débat— où l’on ne fait qu’effleurer les questions, il n’est pas possible d’approfondir une analyse sur tel ou tel auteur — et parce que le débat ne portait pas spécialement sur Marcu Biancarelli, que j’ai pensé qu’il s’agissait d’une remarque de pure complaisance. A partir du moment où l’on assène pareille affirmation sans en démontrer le bien-fondé, c’est, pour moi, totalement gratuit. Et donc suspect de complaisance. Du coup, j’en viens à suspecter M.J.V. d’être prisonnier lui aussi de ce dont il se plaint et qu’il alimente, consciemment ou inconsciemment. Peut-être parce qu’il ne peut/pouvait pas faire autrement.

Pour ce qui est du style de M. B. dans Vae victis, tu remarqueras que je n’ai pas porté de point de vue englobant. J’ai parlé en particulier de la chronique «Altercolonialistes». J’ai relu ce texte plusieurs fois et je perçois chaque fois la même haine de son auteur envers la République, envers l’Etat. Je peux comprendre ce qui motive pareille virulence mais je ne la supporte pas ! Et je maintiens qu’il y a là de la haine. J’ai lu d’autres textes de ce même ouvrage et j’ai perçu, au-delà de la rage dont parle M.-J.V., une grande fragilité et une grande tendresse. Je ne rejette pas M.B. Je me l’apprivoise petit à petit, en faisant jouer les oppositions, les siennes et les miennes. Mais pour le moment, son extrême virulence me fait peur. Comme me fait peur la violence des hommes, sur cette île.

Je te souhaite une bonne soirée (hou, il est tard !)




Je sens en filigrane une certaine déception des participants concernant cette soirée ?

Deux remarques :
- pourquoi le fait d'évoquer Céline à propos d'un texte de Marcu Biancarelli serait-il de la complaisance ? Venant de MJV qui est assez érudit pour comparer et analyser, je ne vois pas...
- Comme FXR je ne vois pas de haine dans les textes de MB. Ni "rage" ni "haine", je dirais "fureur"...souvent salutaire. La République et l'Etat, ce ne sont pas des personnes particulières contre laquelle s'exercerait sa "haine" ou sa "violence", ce sont des systèmes, des concepts, destructeurs bien souvent pour les cultures particulières qui composent cet Etat, des machines de guerre quelquefois (n'oublions pas un certain préfet brûleur de paillotes, plus diverses autres exactions qui ne "sortiront" sans doute jamais). Hier sur ARTE un film essayait (maladroitement) de démontrer la perversion de ces systèmes.



Il n'y a pas eu un véritable débat en effet. Parce que mes "analyses" étaient imparfaites et mes opinions formulées (comme toujours !) de manière trop affirmée mais aussi parce que certains blogueurs (Noann entre autres ) ne comprenant pas le français, j'ai dû expliquer - sans succès - des passages de mon propre texte pourtant peu ambigus...
Néanmoins, la réponse de Joël Jegouzo précisant sa chronique et éclairant mes insuffisances, parfois fort justement, fut enrichissante. Il n'a pas donné suite à notre échange mais il me semble avoir aussi pointé dans son texte deux formulations qui, bien qu'il s'en défende, placent sa critique au niveau de "l'intention" de l'auteur.
Bilan mitigé donc, mais je ne regrette pas d'avoir enfreint un tabou. Vu l'ampleur des pratiques critiques dans la blogosphère, il me semble urgent d'oser critiquer les chroniques de ceux qui, comme moi, s'arrogent le droit d'y critiquer une oeuvre littéraire. La remise en cause ne peut à mon sens qu'être positive, même si certains ne l'acceptent pas de prime abord ...

Je rebondis - je bondis même ! - sur le propos de J. Fusina selon lequel il faudrait prendre en considération qu'un long article rebute le lecteur.
Est-ce à dire que le critique professionnel doit se soumettre à la demande supposée du lecteur et abandonner d'emblée l'idée de l'infléchir ? Se soumettre au formatage d'une Société de consommation décervelée ? Ca me rappelle bien des recommandations de certains de nos "spécialistes" de l'éducation et me semble participer à "la fabrique du crétin" dénoncée par Brighelli...



Bonjour Francesca,

Personnellement, je ne suis pas vraiment déçue par cette soirée. Ou du moins, si je le suis, cela ne concerne nullement le moment d’échange, plutôt convivial et drôle, qui s’est déroulé à la librairie !
Le sujet étant très vaste et ne portant pas sur un ouvrage ou un auteur particulier, je ne pense pas qu’il eût pu de toutes manières en être autrement.

Pour en revenir au point précis de la comparaison Céline/Biancarelli, il n’y a en effet nul problème à évoquer Céline à propos de l’écriture de Marcu Biancarelli. Ce qui m’a le plus troublée, c’est la phrase «Vae victis, ça vaut du Céline». Et ça n’a pas été plus loin. Il n’y a eu ni analyse ni développement de ce point. Ca vaut peut-être du Céline, et, même s’il m’est arrivé de lire Céline (dont des extraits de Bagatelles pour un massacre) et si je n’ai pas l’érudition de M.J.V pour en débattre en spécialiste, ce que je crois vraiment - j'aimerais rajouter que c'est là ma conviction intime (et elle n’engage que moi) -, c’est que M.J.V ne le pensait pas vraiment et que ce n’était qu’une formule d'un soir. C’est là que je perçois une forme de complaisance. Mais, sans doute, M.-J.V. a-t-il ses raisons que je ne connais pas.

Autre point : M.-J.V. a employé le mot «rage», puis le mot «fureur» pour parler du style de Marcu Biancarelli. Selon mon dictionnaire préféré, le Petit Robert (auquel je me réfère chaque fois que j’ai un doute en matière de lexicographie), le mot «rage» traduit un état, un mouvement de colère, de dépit extrêmement violent, qui rend agressif. Le mot «fureur» implique, lui, une sorte d’égarement, de folie quasi divine, inspirée. Or, à un autre moment, M.-J.V., opposant Houellebecq (le néant, sans style ni perspective) à M.B., a parlé, à propos de Marcu de «violence», de «révolte», «d’aspiration morale d’ordre spirituel». M.B., sur cette dernière affirmation, a répondu : «C’est peut-être un peu excessif. » Cela pourrait laisser entendre que M.B. est probablement peu sensible à ce qui relève du sacré, ou du divin. Le mot «rage», choisi d'emblée par M.-J.V., me semble donc plus approprié que le mot «fureur».

Pour ce qui est des systèmes, je crois savoir qu’ils sont mis en place par des hommes. Ils sont leur œuvre. Ce sont eux qui les érigent et les distordent à leur gré en fonction de leurs intérêts «propres» [sic]. Pour satisfaire leur soif de pouvoir, inextinguible. Le film d’hier soir sur Arte (film que j’ai regardé) laissait entendre que des membres du gouvernement manipulaient les uns et les autres. Chacun dans son clan est la marionnette de l’autre! Ce qui n’est pas prévu, ce sont les bavures, les erreurs de parcours, chacun poursuivant ses objectifs propres. Tout semblant orchestré en haut lieu, de manière hiérarchisée, pour en venir à un résultat pitoyable : «Main basse sur une île», l’argent sale étant réinvesti dans les milliers de villas identiques — avec vue sur la mer, piscine et pinède assorties —, qui l’emportent désormais du nord au sud de l’île, sur le maquis et sur les montagnes. Une terre vierge pour promoteurs et entrepreneurs assoiffés d’argent facile et pour touristes et bobos à la bonne conscience bien ancrée, avec la morgue du propriétaire en plus ! Et pour nous, les Corses, un sentiment exacerbé d’impuissance. Oui, il y a de quoi être révolté! Et sur ce plan-là, je rejoins Marcu Biancarelli. Il n’y a sans doute qu’un pas entre le débat littéraire et le débat politique. Nous ne sommes pas éloigné(e)s de certaines des problématiques posées par Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?. Ouvrage cité à plusieurs reprises par M.-J.V. au cours de la soirée.
Je vous souhaite une bonne journée, Francesca.




Emmanuelle, j’ai relu, hier soir, pour me rafraîchir la mémoire, les interventions de Noann. Je vous admire de la constance avec laquelle vous y répondez, de l’obstination que vous mettez à poser des arguments susceptibles de faire avancer le dialogue. Un coup d’épée dans l’eau, hélas ! Et là, en l’occurrence, il ne s’agit même plus de style.

Je suis d’accord avec vous au sujet de l’intervention de J.Fusina. Je pense néanmoins qu’il faut tenir compte des supports sur lesquels on s’exprime. Il est évident que l’on n’écrit pas les mêmes choses ni de la même façon selon que l’on s’adresse à Corse matin ou à Europe ou au Matricule des Anges ou, il y a quelques années, à Rigiru ! Il est évident aussi que l’on ne s’adresse pas non plus au même public. Jacques Fusina se met au niveau de son lectorat qui est familiarisé avec son style. Et les papiers que j’ai l’occasion de lire dans Corse matin, au ton enlevé et au raisonnement rigoureux, sont toujours très intéressants. Et accessibles à tous. Je suppose que lorsque Jacques Fusina est face à des étudiants, il fait appel à d’autres critères. Peut-être faut-il être modestes et dans un premier temps, accepter de prendre en compte le paramètre du public corse, en espérant que d’autres modes de lecture, d’autres niveaux d’écriture seront un jour accessibles à un plus grand nombre. Il est vrai qu’aujourd’hui, comme le dit M.B. dans Vae victis, la Corse est confrontée à un désarroi culturel sans précédent ! C’est aussi un sujet très préoccupant.




"Présences" - Judith Chavanne (Revue NU(e), n°45 - page 193)

"Quelqu'un parle, c'est à un autre, doucement
paroles à peine, un rythme, un bruissement
comme d'un peu loin dehors parvient
le froissement du feuillage ; on le dirait adressé.

Il arrive que l'enfant entende ainsi qu'on lui parle :
quelqu'un au jardin ou quelque chose
il se met à tutoyer
cette fois la rose, une autre le pommier.

Quelqu'un parle ; il cherche de ses mots un autre
qui s'est dérobé, mais qui entend
s'empourpre, comme le fruit ou la rose
comme si le sang lui revenait."




on en reviendra à Shakespeare:

"La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien."
William Shakespeare

Dans "fureur" je vois aussi la passion ("fureur de vivre") et s'il ne s'agit pas de quête spirituelle (d'accord, on irait un peu loin) il y a énormément de symbolique, on peut parler de textes "inspirés" (lire Guerra civile et certains passages de Murtoriu comme celui sur u Vardatu). Ce qui est certain c'est qu'il y a une recherche exigeante de la vérité, qu'on ne trouve certes jamais, mais qui a le mérite de creuser profond, de regarder des réalités terribles en face, de rejeter le "faux", le mythe frelaté...

Pour rire un peu, à présent, rappelons que pour le premier livre de poésie de MB, Viaghju in Vivaldia, il y a bien eu une tentative de critique, celle de Paulu Desanti dans Bona nova et la réaction de MB fut épidermique. Il raconte avec humour le duel qui n'eut pas lieu avec celui qui devint son ami, dans Nuvelli tonti, sur l'ancien foru corsu (LOL).

Ensuite, il est vrai que ses livres ont fait un parcours original, qui ne doit rien à l'inexistante critique : refus de subvention à son éditeur pour Prighjuneri (forme de publicité, après tout, quand on y pense), puis deux prix coup sur coup à Ouessant, puis le prix des lecteurs et enfin sa pratique intéressante d'Internet et une forme de consensus naissant sur son oeuvre d'abord controversée : il n'est plus un auteur "maudit" mais de plus en plus celui à qui on fait référence (attention, peut-être y a-t-il même là un danger, une "trappula" ...re-lol)
S'il y avait eu une critique professionnelle, aurait-il été reconnu plus vite? Rien n'est moins sûr : les critiques ont aussi leurs travers, leurs modes, leurs préjugés, leurs affiliations, ils n'acceptent pas plus facilement que les autres la "nouveauté", l'OVNI, à part quelques esprits très libres...


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