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07 décembre 2010

Commentaires


Une douleur inépuisable, celle d'un écrivain si vulnérable, honnête, lucide, être contemplatif, énigmatique, étranger à lui-même : Fernando Pessoa... Bernardo Soares... Alvaro de Campos... Alberto Caeiro... Ricardo Reis... l'écriture de toute une vie... Rêveur voyageant dans sa vie comme un enfant perdu.
Soares/Pessoa. L'un se retirant du monde dans une nuit où l'autre naîtra de cette perte, ou avançant ensemble, à tâtons dans le labyrinthe des paroles de l'ombre. Quelle étrange clarté crépusculaire émane de cette oeuvre chaotique, à la limite de la folie, de la négation de la vie qu'il trouvait si monotone. Une écriture-souffrance, sans espérance. "Tout sentir, de toutes les manières" par la conscience de ses hétéronymes, pour fuir l'ennui, la somnolence.
(194) "j'éprouve une grande lassitude au centre de mon coeur. Celui que je n'ai jamais été me désole, et je ne sais quelle sorte de nostalgie naît de mon souvenir de lui. Je suis tombé, en me heurtant aux espoirs et aux certitudes, et avec moi tous les soleils couchants."
Aventure intellectuelle incroyable, écriture somptueuse de ce Livre de l'intranquillité où j'ai cueilli ces quelques lignes.
Je pose ces lignes ici, en mémoire...


Sur la question de l'hétéronymie, personnellement je crois qu'il y a là un jeu, jeu sérieux, à ne pas se laisser enfermer, choix crucial de vitalité, renouveau incessant de vie, comme un élément fondateur de la poésie, sa clef de voûte.
Le débat est ouvert...

Pour le nourrir, quelques lignes ci-dessous, extraites de la République des lettres (Ines Oseki): "La question la plus impressionnante posée par l'oeuvre de Fernando Pessoa, on le sait, est la question de son hétéronymie. Présentée soit comme nécessité d'un dédoublement (d'une multiplication) de(s) la personnalité(s) qui constitue(nt) le poète; rattachée à l'étymologie du nom Pessoa (persona, du latin, masque de l'acteur dramatique,); reflet d'un trop-plein de créativité manifestation d'un jeu, comme le propose Octavio Paz, mais d'un jeu vital qui rend vraie la poésie; supercherie ou maladie, lui-même s'en explique à plusieurs reprises, dont la plus connue est la lettre adressée à Adolfo Casais Monteiro en 1935, l'année de sa mort . Dans cette longue lettre, le poète explique la genèse de l'hétéronymie (qui est datée de 1914, l'année de ses 26 ans, époque d'intense créativité):(...)

Dans cette même lettre, Pessoa narre le processus d'engendrement de ses "créatures" poétiques, qui sont avant tout des oeuvres . D'abord, il lui "vient l'envie" d'écrire des poèmes païens... en vers irréguliers" ("Il était né, sans que je le sache, le poète Ricardo Reis"). Un an et demi plus tard, il a l'idée d'inventer un "poète bucolique, d'une espèce compliquée ". Quelques jours plus tard, alors qu'il y avait renoncé - le 8 mars 1914 exactement, il s'approcha d'un meuble haut et, debout, comme d'habitude, il s'est mis à écrire.
"Et j'ai écrit d'une traite trente et quelques poèmes... dans une sorte d'extase dont je ne pourrai définir la nature. C'est Le Gardeur de Troupeaux"... "Il était apparu en moi mon maître, Alberto Caeiro". "Tout de suite après, j'ai pris une autre feuille et j'ai écrit, d'une traite aussi, les six poèmes qui constituent Pluie Oblique, de Fernando Pessoa". A la suite de l'apparition d'Alberto Caeiro, Pessoa s'empresse de lui trouver d'autres disciples, Ricardo Reis, après quoi, "en dérivation opposée", "il me surgit impétueusement un nouvel individu, l'auteur de l'Ode Triomphale, Alvaro de Campos", qui sera publiée dans Orpheu, revue manifestément futuriste, en 1915.
(...)

A en croire Octavio Paz, la multiplicité en tant que telle caractérise ipso facto l'état poétique par définition. Dans L'arc et la lyre, le poète mexicain, en reprenant Breton le dit bien: Cet état... "c'est l'homme voulant être tous les contraires qui le constituent. Et il peut y parvenir, parce qu'en naissant, déjà il les porte en soi, déjà il est eux. Etant lui-même, il est autre. Il est autres . Manifester ces contraires, les réaliser, est la tâche de l'homme et du poète..."

Puis-je poser la question à Christiane et lui demander c'est quoi ce qu'elle appelle la "vie", quand de dire que Fernando Pessoa par son oeuvre est "(...) à la limite de la folie, de la négation de la vie qu'il trouvait si monotone" ?

Bien à vous


Il faut relire Pessoa en flânant à travers Lisbonne. Si on s'attable à la terrasse du café où l'on peut s'asseoir tout contre sa statue noire, en écoutant la musique de la langue portugaise autour de soi, alors parfois, les paupières mi-closes et "meio dormindo", oui, "É a voz de alguém que nos fala" ! Celle de l'océan ou celle du poète - voix mêlées "Onde o Rei mora esperando". Et c'est bien le lecteur qui, soudain, se sent ce Roi. Et quand "Cala a voz", la voix se tait, elle ne peut le faire totalement : la voix de la mer, au Portugal comme ailleurs, nous redit les vers du poète aux hétéronymes, s'en enrichit, nous en enrichit sans fin. La mer, pour le lecteur de Pessoa mais aussi celui de Baudelaire ou de Saint-John Perse, pour ne citer qu'eux, est définitivement beaucoup plus que la mer.



Martine,
je viens de me perdre avec plaisir sur votre blog, le labyrinthe de votre page d’accueil découvre une rondeur de vague enroulée qui n’est pas sans rappeler, également, la physionomie du disque de Phaistos. Mots gravés sur la pierre, mots chantés (de Faro à Lisbonne, jusqu’à Coimbra et même Porto, je me rappelle un long voyage en voiture immergé de Fado, autre moyen d’approcher la langue de la poésie portugaise), mots labyrinthiques ou mots portés par la vague, tout frémit pour dire que la poésie se porte bien, et c’est tant mieux, n’est-ce pas ?




Alain,
la vie c'est ce qu'il traverse en s'ennuyant, sauf quand il écrit, qu'il rêve. Par exemple ces lignes (12 - Le Livre de l'intranquillité) :

"J'envie - sans bien savoir si je les envie vraiment - ces gens dont on peut écrire la biographie, ou qui peuvent l'écrire eux-mêmes. Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles (et je n'en souhaite pas non plus), je raconte avec indifférence mon autobiographie sans évènements, mon histoire sans vie. Ce sont mes confessions, et si je n'y dis rien, c'est que je n'ai rien à dire.
Que peut-on raconter d'intéressant ou d'utile ? Ce qui nous est arrivé, ou bien est arrivé à tout le monde, ou bien à nous seuls ; dans le premier cas ce n'est pas neuf, et dans le second cela demeure incompréhensible. Si j'écris ce que je ressens, c'est qu'ainsi je diminue la fièvre de ressentir. Ce que je confesse n'a pas d'importance, car rien n'a d'importance. Je fais des paysages de ce que j'éprouve. Je donne congé à mes sensations. Je comprends parfaitement les femmes qui font de la broderie par chagrin, et celles qui font du tricot parce que la vie existe. Ma vieille tante faisait des patiences pendant l'infini des soirées. Ces confessions de mes sensations, ce sont mes patiences à moi. Je ne les interprète pas, comme quelqu'un qui tirerait les cartes pour connaître l'avenir. Je ne les ausculte pas, parce que dans les jeux de patience, les cartes, à proprement parler, n'ont aucune valeur.(...)
D'ailleurs, que puis-je tirer de moi-même ? que raconter ? Une acuité horrible de mes sensations... Une intelligence aiguë utilisée à me détruire, une puissance de rêve avide de me distraire..."
C'est intéressant l'analyse de Bach. B et douce la flânerie poétique de Martine.



Christiane,

L'œuvre ô combien riche de Fernando Pessoa ne peut à mon avis se résumer à un seul extrait qui, plus est tiré du Livre de l'intranquillité demeurant "singulier" à travers l'oeuvre de son auteur.

Je pourrais vous citer en contre-point, depuis l'œuvre poétique d'Alvaro de Campos Ode maritime où partant d'une réalité somme toute assez banale et sa promenade depuis les quais de Lisbonne, l'auteur s'en va vers un crescendo propre au voyage et à la vie qu'il invite, usant là de l'onomatopée pour illustrer ce jaillissement du plaisir à vivre qui s'écrie et s'écrit en lui, à vivre l'autre par soi, l'aventure aillant d'une narration qui se donne non pas à lire mais, à se constituer comme vie justement. Cette ode éclate par son vivant et demeure un de mes plus grands moments de lecture.

Bach B. met le doigt dessus en rappelant ce besoin de l'hétéronymie et la nécessité d'échapper - en vain sans doute - au regard de cet autre, ce regard qui en caractérisant ne mesure pas à quel point il stigmatise ce qui peut être riche et multiple en un seul, en un même («Dieu n'est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes.» Albert CAMUS, La Chute (1956).

Ce que je veux dire par là, c'est qu'à mes yeux Fernando Pessoa par son œuvre n’est pas «à la limite de la négation de la vie» mais, au contraire témoigne d’un débordement de vie. La réalité si imposante, impérieuse avec ses contraintes, ses contingences, ses dépendances, et sa morne répétition ne peut qu’être étouffante à l’être où de vie, explose le floral vif vent. Entendez-bien que voir en cet auteur l’expression de ce qui serait presque un refus de la vie est une vraie erreur, puisqu’il est le refus des limites qui s’imposent à lui, ses limites bien que nécessaires dans une certaine mesure qui, ne font que miner le besoin que la vie explose à toujours tenter…

Nous pourrions longuement en discuter mais le commentaire ne s’y approprie pas et ce d’autant plus sur un blog que j’apprécie beaucoup. J’ai d’ailleurs beaucoup hésité avant d’intervenir sur votre commentaire mais, Fernando Pessoa…

Je vous salue donc et vous dis peut-être à bientôt.

Bien à vous et aux autres.



Je suis très surprise et très heureuse aussi, de voir que Pessoa suscite autant d'anima sur mes Terres habituellement plus silencieuses. Est-ce la voix de la mer qui soudain s’empare des lecteurs ?

Ce qui me fascine, au-delà de la géniale hétéronymie créatrice du poète, c’est dans ce poème en demi-teintes des îles Fortunées, le mouvement de retour de la vague. Je suis comme envoûtée par ce roulis sûr qui me drosse d’une strophe à l’autre et me ramène dans la voix onirique des origines, de son point de départ à son point d’arrivée sans que je sache vraiment où commence l’un et où finit l’autre. D’un quintil à l’autre se dit, se lit, se vit l’éternel retour sur soi que façonne la vague. Eternel recommencement entre sommeil et attente. L’image du cercle surgit, où s’abolissent les contraires. Et soudain se dresse le Roi, maître des terres incertaines. Le Roi Fernando Pessoa.




De passage sur vos terres, je me mêle au bruit des vagues, et me délecte de ces discussions ouvertes et lettrées, un plaisir, autant que les frémissements de l’eau.
Quant à prendre position, est-ce si important que cela ? Pessoa aurait probablement donné raison à l’un puis à l’autre, lui qui vivait les certitudes comme sclérosantes. Il n’en reste pas moins qu’il y a probablement un débordement vital, que l’on peut même supposer difficile à endiguer. Mais après tout, que sait-on de la vérité de Pessoa, de ses vérités successives devrais-je dire ?

Essayons d'imaginer deux secondes les choses : le soir (vous savez, ce moment de la lumière entre chien et loup), il aurait compris Christiane. Vers midi, en prenant son café à Lisbonne, la flânerie de Martine lui aurait été infiniment familière. Alain, lui, l’aurait probablement convaincu au cœur d’une effervescence créatrice, et peut-être aussi Bach B.

Une intervention de pur plaisir, vous l’aurez compris, de tentative d’approche sérieuse aussi. Sans doute l'art est-il un jeu sérieux.

Bien à tous,

T. de Bres



Bonsoir Alain (et les autres amis),
après cette ode, lancée comme un cri de victoire, Campos va se taire, ne plus écrire. Il se modifie, il "voyage" en lui. Bien sûr il reste le double gouailleur et outré de Pessoa, mais il entre dans la nostalgie, la saudade :
"Lisbon revisited" (un retour un peu triste, puis ces poèmes-journal écrits avec l'encre de l'échec).

Lisbon revisited

"Rien ne m'attache à rien.
Je veux cinquante choses à la fois.
Je brûle dans l'angoisse d'une faim carnivore
Pour un je-ne-sais-quoi -
Définiment de par l'indéfini...
Je dors d'un sommeil agité, et je vis dans le rêve agité
D'un dormeur agité, à moitié pris de rêve..."
ou :

Bureau de tabac

"Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
A part ça j'ai en moi tous les rêves du monde..."

ou encore :

Magnificat

"Quand est-ce que passera cette nuit intérieure, l'univers,
Quand est-ce que moi, mon âme, j'aurai mon jour ?
Quand est-ce que je m'éveillerai d'être réveillé ?
Je ne sais pas..."

Campos ma parait le plus proche de Pessoa (si on considère qu'il y a dédoublement de personnalité). Et dans les derniers poèmes, le plus émouvant de Pessoa (pour moi) :
Un soir à Lima
"Dans un balancement de moi-même, un bercement,
je me rappelle tout, me le rappelle en vain.
Mon Dieu, tout cela, où tout cela se trouve-t-il ?
Un soir à Lima...
Brise-toi, mon coeur !..."

Cher Pessoa, si douloureux, si paradoxal. De toutes ses personnalités enchevêtrées, oui, il est possible de le lire comme vous, comme les amis ici, comme Angèle. Merci de votre délicate réponse.
Bonne soirée.


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