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16 septembre 2010

Commentaires

Magique évocation...
"Ce fil sera ton attachement au passé. Reviens à lui, car rien ne part de rien, et c'est sur ton passé, sur ce que tu es à présent, que tout ce que tu seras prend appui. Ce qui est ardu, c'est de conserver jusqu'au bout du fil, une résolution inébranlable de retour ; résolution que les parfums et l'oubli qu'ils versent, que tout va conspirer à affaiblir." (André Gide, Thésée)
Et pour faire lien avec le labyrinthe mystérieux de la cathédrale d'Amiens (de qui cette photo sublime ?), cette impression : le labyrinthe n'est-il pas le lieu d'où on ressort perdu ?...
Il reste ce proche et douloureux Minotaure... quelle terrible solitude de celui qui vécut, caché, honteux, maudit dans ce dédale où le seul qui l'approcha en le leurrant, le tua. (Je pense au livre de Dürrenmat et à cette danse fatale entre Thésée et lui, dans le labyrinthe aux miroirs, une mise à mort du toro...). Un règne d'exilé, de banni, un roi sans divertissement.
Quant à cette offrande énigmatique de Sophia de Mello Breyner Andresen, elle me laisse enchantée et pensive. L'amour est un prédateur qui tue celle qui aime, et l'aimée ne rêve que d'être tuée par l'amour..
"Tu me tues, tu me fais du bien." (Marguerite Duras, Hiroshima mon amour)



Un régal !!!
=> sur le site de l'Université de Brest : Les représentations du Minotaure dans l'œuvre picturale de Friedrich Dürrenmat : l’utilisation du grotesque



Je me sens très proche de cette poète. Je ressens au plus profond ce qu'elle cherche à exprimer ici, dans son union avec la mer, cette euphorie qui triomphe de nos angoisses et de nos monstres le plus chers.

Je ne crois pas que le labyrinthe des cathédrales (- le labyrinthe comme signe d'authenticité d'une cathédrale -) soit destiné à perdre l'homme. Au contraire. Si le parcours est épreuve (au Moyen Âge, le labyrinthe se parcourt à genoux), l'arrivée en son centre est révélation. Je m'y suis essayée tant de fois, dans la cathédrale d'Amiens, mais le mystère en est perdu.
En revanche, ce lieu sublime, édifié selon des règles que nous avons en partie perdues, est empli de mystères et d'étrangetés qui dépassent la simple raison. Je pourrais en parler pendant des heures. Mais ce soir, le Minotaure veille et il faudrait plus d'une danse pour assoupir sa cruauté.



J’ai rêvé du labyrinthe,
Et au réveil, je te l’ai reconstruit
Pour que tu me comprennes

Sinon, comment me saurais-tu ?




Comme dans ce poème énigmatique de Sophia de Mello Breyner Andresen, le labyrinthe auquel je pense, il faut en sortir, ne pas s'y perdre, comme "ceux qui parcourent le labyrinthe/sans jamais perdre le fil de lin de la parole.".
La parole de l'autre, surtout celle des poètes, est labyrinthe et pour qui n'y prend garde elle opère en nous une modification. Avec ou sans fil, quand, tâtonnants, nous sortons du labyrinthe nous sommes perdus en notre langage. Les poètes ont tout bouleversé et le monde se nomme différemment. Ainsi, c'est la première fois, que je lis : "Et la mer de Crète est toute bleue à l'intérieur/Incroyable offrande de joie primordiale/Où navigue le sombre Minotaure...". Et voilà que les mythes dansent une ronde folle et que je lie ce Minotaure à Zeus-taureau, magnifiquement évoqué par ce florentin, Roberto Calasso, dans son ouvrage Les Noces de Cadmos et Harmonie :
"Sur la plage de Sidon, un taureau s'essayait à imiter un roucoulement amoureux. C'était Zeus. Il fut secoué d'un frisson, comme sous la piqûre des taons ; et cette fois, ce fut un doux frisson. Eros plaçait sur sa croupe la jeune fille Europe. Puis la blanche bête se jeta à l'eau, mais son corps imposant en émergeait assez pour que la jeune fille ne fût pas mouillée.(...)
Europe, tremblante, se cramponnait à l'une des longues cornes du taureau..." Ainsi commencent "ces choses qui n'eurent jamais lieu mais qui durent encore..." (Saloustios, Des dieux et du monde)




Il existe donc, selon Sophia de Mello Breyner Andresen, deux catégories d’aventuriers : ceux qui échouent dans l’expérience du labyrinthe et ceux qui en sortent vainqueurs. Les uns parce qu’ils ont perdu le fil de lin de la parole, les autres parce qu’ils ont su ne pas le perdre.
Sophia de Mello Breyner affirme appartenir à la seconde catégorie. Peut-être a-t-elle reçu les enseignements secrets d’Ariane, demi-sœur du Minotaure.

La parole poétique de Sophia de Mello Breyner fait d’elle une initiée. Parole de pythie. Tout imprégnée du mythe du Minotaure et de ses dimensions plurielles, Sophia de Mello en assume les différentes formes et le fait sien, totalement, complètement. Parée comme aux temps antiques de fleurs, elle se livre, avec la complicité de Dionysos (époux d’Ariane), à des danses lubriques qui évoquent les transes du passé. Elle renoue, par ses joutes marines, avec les origines du monstre Astérios. [Le Minotaure est issu des amours adultérines de Pasiphaé - épouse de Minos, roi de Crète - et d’un taureau envoyé par Poséidon]. Sophia de Mello apparaît comme possédée du rite minoen. Cette possession – lucide, malgré tout – lui ouvre des voies inconnues du commun des mortels. Ainsi, comme pour joindre la scansion à la parole, Sophia de Mello affirme-t-elle, par deux fois en début de vers, son appartenance à une race particulière, qui l’emporte au-delà de la race crétoise.
- Celle de ceux qui n’ont pas peur d’ouvrir tout grand les yeux sur le mystère et la beauté du monde :
«J’appartiens à la race de ceux qui plongent les yeux ouverts
Et reconnaissent l'abîme pierre à pierre anémone après anémone fleur après fleur».
- Celle «de ceux qui parcourent le labyrinthe
Sans jamais perdre le fil de lin de la parole».

Voir au-delà, oser au-delà. C’est sans doute ce qui permet un au-delà de la parole. Une parole
énigmatique propre à transcender les peurs, à les transformer. Ce qui advient est la création d’un poème solaire. Pasiphaénne Sophia qui renoue aussi avec cette dimension-là du Minotaure !


Merci, Angèle, de cette double plongée dans l'écriture et l'imaginaire de Sophia de Mello et dans ces mythes grecs que vous avez explorés également comme une initiée.
Plus tard, beaucoup plus tard , Thésée abandonnera Ariane et Calasso écrit (toujours dans le même livre) :
"Thésée est cruel, parce qu'il abandonne Ariane dans l'île de Naxos. Ce n'est pas la maison de sa naissance, certainement pas la maison qui pourrait offrir un accueil, et même pas un pays intermédiaire. C'est une plage battue par de bruyantes vagues, un lieu abstrait où seules bougent les algues. C'est l'île où personne n'habite, le lieu de l'obsession circulaire, d'où il n'y a pas d'issue. Tout manifeste la mort. C'est un lieu de l'âme.
Les robes tombent une à une du corps d'Ariane abandonnée. Et c'est une scène de deuil. Aussi figée qu'une statue de Bacchante, à peine éveillée, la fille de Minos regarde au loin vers l'éternel absent, vers là où, déjà, le bateau rapide de Thésée a disparu, et où son esprit vacille sur les hautes vagues..."
Je vois là, un autre labyrinthe et un autre Minotaure, celui qui enferme la tendre Ariane dans ce chagrin sans fin...

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