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30 mars 2009

Commentaires


Doublé depuis 2007 par un Picasso de la période rose, Van Gogh et son Portrait du docteur Gachet est donc médaille d'argent sur le podium français des enchères internationales. Je ne sais où se situent ces fameux Tournesols dont la vente, en 1987, suscita nombre de batailles d'experts pour démêler les vrais des faux tableaux de l'hollandais d'Arles. Records surréalistes. Calculs martiens. Glissements progressifs du désir aux dépens du plaisir. Je te dirai combien tu coûtes, ainsi sauras-tu qui tu es. Tous ces Thomas Pollock Nageoire des salles de vente qui s'observent, s'auscultent... Faudrait-il revenir sur terre ? Retrouver Vincent sous Van Gogh ? Sans doute. Vincent, qui écrivait à Théo à l'heure des "Tournesols": "Je suis en train de peindre avec l'entrain d'un Marseillais mangeant de la Bouillabaisse". Une ardeur consciente et revendiquée. L'éclat cru des lumières impressionnistes pour palette. Un homme peint son petit monde, et ce petit monde devient le monde. Oublions sa légende. Et laissons les trophées aux sportifs du marché de l'art. Les soleils offusqués de Vincent nous sont propriété commune.



Se retrouver dans les vastes salles lumineuses, un matin, dans le musée Van Gogh, à Amsterdam, c'est affronter la chair des toiles, leur solitude, la brutalité de son travail, cette matière presque primitive, les traces d'un pinceau en flamme, une maladresse apparente, une opacité tragique en pleine lumière, troublante, inquiétante. C'est rejoindre Van Gogh dans son exil intérieur. C'est éprouver son manque, le retrait d'une présence...
Et dans ces fleurs-soleil (l'hélianthe) je vois "le soleil noir de la mélancolie", un signe où l'éphémère et l'éternel se touchent... fleurs du possible de la joie, de la rédemption. La palette solaire porte la nuit étoilée, comme les graines de ces coeurs incendiés.
"Tout s'anéantit, tout périt, tout passe, il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités !" (Diderot)



Bon, me re-voilà, parce que je l'ai retrouvé ce tout petit (Poche) grand livre de David Haziot (Folio/biographies, Gallimard), paru en septembre 2007. Ce Van Gogh est étonnant, bâti sur des témoignages, des correspondances. Ce philosophe de formation décrypte la vie et l'art de Van Gogh comme on ne l'avait jamais fait.
J'ai retrouvé ses notes sur les tournesols et surtout sur l'emploi du jaune à cette époque d'Arles.
différentes pages...

p. 272
"La couleur le rendait fou... les jaunes et les bleus les plus violents pour les faire vibrer ensemble... mettre ses pas dans ceux de Monticelli... assouvir ce besoin de cracher la couleur dans toute sa violence..."

p. 291
"...à Dordrecht, il avait vu au musée les tableaux tout en ors des Cuyp, et il s'émerveillait des couchers de soleil qui répandaient l'or liquide sur les canaux et les fenêtres... cette couleur chaude et douce, assimilée à celle de l'amour, à l'inverse du bleu froid et du rouge violent, traverse toute sa vie..."

p. 300
"...un soleil, une lumière que je ne peux appeler que jaune, jaune soufre, pâle, citron pâle or. Que c'est beau le jaune !"

p. 302
"...enfin il commence sa série de tournesols. Il en fit sur fond bleu pâle, puis comprit qu'il lui fallait suivre sa hantise jusqu'au bout, sans concessions. Il poussa donc le motif jusqu'à peindre ces fleurs jaunes, dans un vase jaune, sur un support jaune et un fond jaune....
S'approcher de cet or en fusion n'est pas facile... Ces jaunes ne lui sont pas venus par la vertu d'un caprice, il les a d'abord anticipés, "vus", "hallucinés", avant d'avoir l'énergie pour peindre un ciel jaune en feu au-dessus de complémentaires en violets fous, ou en bleus qui deviennent brûlants par le voisinage de cet or en fusion.
Il peignit alors, au moment des tournesols, l'un de ses plus beaux autoportraits, celui dit Au chapeau de paille à la pipe. Une oeuvre, "pas finie" comme une esquisse qui aurait vingt ans d'avance..."

p. 304
"...le jaune a tout envahi, il est l'or et la vie est d'or fondu, ...le jaune est devenu la matière même du moment vécu..."


Voilà, terminons par une note plus gaie : les dernières lignes de ce beau livre, p. 464 :
"Le monde fut merveilleux parfois, souvent même, pour Vincent, quelles qu'aient pu être ses souffrances pour parvenir à le dire. Laissons-lui le dernier mot :
"Je travaille même en plein Midi, en plein soleil, sans ombre aucune, dans les champs de blé, et voilà, j'en jouis comme une cigale."



"La chaise de Van Gogh où tu ne t'assieds pas
Les souliers de Vincent que tu ne chausses pas
L'oreille de ce mec qui ne t'écoute plus
Ces corbeaux dans le blé d'une toile perdue

Je ne m'arrête plus quand je vois la Folie
Je fais ses commissions et couche dans son lit
Les larmes de cet arbre inquiet dans la forêt
La chaise de Vincent de quel bois elle était?"

Léo Ferré, http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/l%C3%A9o-ferr%C3%A9-la-folie.html>La Folie, 1979



Vous savez Angèle ce tableau de Vincent, même s'il coûte très cher, n’est pas pour moi si beau que ça… "Il ne parvient pas à se saisir de la beauté qui se meurt"… Les fleurs y sont ingrates en effet, et quiconque essaye de les figer va à l’échec… il faut les admirer et certainement pas s'en saisir pour s'exprimer… c'est mon point de vue d’observateur de l’«instant »…
Ce qui m’émeut beaucoup en revanche dans cette toile, c'est la cruche qui accueille les tournesols, comme celle de nos enfances dans les villages de notre île, avec laquelle nous allions chercher l’eau à la fontaine… je l’ai toujours, c’est exactement celle-là .

Merci donc !

Amicizia
Guidu___



On dirait un peu des bêtes, ces tournesols, des bêtes qui n'en finissent pas de croupir sous le soleil. Image saugrenue que je dépose ce soir, n'ayant pas osé le faire hier.


Je viens de découvrir dans la revue Europe de ce mois d'avril votre variation sur La Face nord de Juliau de Nicolas Pesquès (notes de lecture pp. 353 à 355). L'article est nerveux, concis, ramassé autour d'une problématique plus nette encore que dans votre billet de décembre 2008. J'aime beaucoup. Je comprends mieux le poète. Vous écrivez : "comment combiner la phrase et la couleur ?... nécessité de dire le jaune...traverser la résistance de la langue..." . Vous évoquez la recherche de Cézanne.
C'est un autre jaune que celui de Van Gogh, une autre quête. Vous écrivez :
"l'abstraction de la couleur peut-elle parvenir à absorber la douleur, à effacer les frontières du temps, les limites de la connaissance ?... l'oeuvre est appelée, provisoirement, à la dissolution."
Je pense à la lumière, blanche, qu'un prisme ouvrira en arc-en-ciel irisé... mais aussi à Rothko et Bram Van Velde terminant dans les noirs-lumière et Soulages...
Je termine par son écriture que vous citez comme une clé :
" La similitude d'écrire quand ce qui avance rayonne et s'obscurcit.
Le genêt biffé, le paysage mordu à la langue...
La diminution d'écrire."

Angèle, vous excellez à nouer langage poétique et couleurs, vous êtes un bon guide dans cette oeuvre difficile.



Justement, cavaliere, justement! Je me suis souvent appliquée à regarder des tournesols. Autant je trouve les champs de "girasoli" superbes, autant je trouve la fleur elle-même, lorsqu'elle est séparée de l'ensemble avec lequel elle fait corps habituellement, un peu misérable. Fanée d'emblée. Et donc très décevante. Comparée à d'autres fleurs sublimes, cette fleur masculine est ordinaire, grossière même et rarement décorative. Du coup, je trouve les tournesols de Van Gogh absolument sublimes, justement parce que le peintre a su se saisir de cette misère : la médiocrité esthétique de la fleur. Quant au flacon, il est adapté au bouquet qui l'habite et le remplit. C'est une cruche paysanne, comme lui ! Et si vous aimez cette cruche, ce n'est pas pour les qualités esthétiques que le peintre lui a données. Ce qui la rend précieuse à vos yeux - et aux miens-, c'est qu'elle est la cruche de notre enfance.
La mienne a toujours sa place dans la maison mais l'eau de la fontaine n'est plus. Elle a perdu sa pureté et sa saveur originelles. Elle est "lavée" au chlore !


jusqu'à ce jour j'ai une unique petite fille Coline et je lui dédie les tournesols qui sont uniques hormis les photos que je tiens à sa disposition si, un jour, elle souhaite les regarder

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