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09 octobre 2008

Commentaires


Lalla du chant des sables ne pouvait accueillir ce voyageur des mots que dans ce paysage, "le plus ancien du monde" et avec ces paroles de femmes.
C'est beau, Angèle, et secret comme le chant de l'eau...


Merci, Christiane, merci de la perspicacité de votre analyse. Elle me touche beaucoup. Je ne pouvais en effet que choisir, hier, de manière quasi instinctive, impulsive, spontanée, un texte en rapport avec le désert.

Mais je vous réponds aussi en rajoutant aujourd'hui dans ma note un extrait d'un entretien avec JMG réalisé en 2001 par Tirthankar Chandar. Ces paroles-là, qui pourraient aussi être des "paroles de femmes", ces paroles "dérangeantes", les avons-nous aussi entendues et sommes-nous prêtes à les entendre dans le brouhaha consensuel qui entoure ce Prix Nobel ?


Oui, Angèle, les femmes asservies, bafouées et maltraitées et les enfants qui portent en eux ce balbutiement de tendresse. Puisse votre écriture qui sait retrouver la liberté des corsaires semer en ce monde des mots qui dénoncent et qui dé-voilent... C'est bon, aussi, de lire cette parole forte de Le Clézio, cela lui ressemble, ressemble à la traversée sans pathos du dur destin des femmes dans ses livres.


Pas étonnée, Angèle, de retrouver ici un hommage à ce très beau Nobel après avoir lu votre Lalla...


Que pensez-vous du jugement très dur de Frédéric-Yves Jeannet dans Le Monde.fr d'aujourd'hui ?
Jeannet est un écrivain qui publia notamment en 2005 une "Rencontre terrestre avec Hélène Cixous" aux Editions Galilée.




=>Emilie. Angèle n'est pas là pour te répondre. Elle le fera très probablement dans la soirée et je souhaite la laisser libre de sa réaction. Je donnerai mon avis après elle dans la mesure où cet espace lui appartient... et par courtoisie. Dès maintenant, je me permets de retourner la question suivante : "Sully Prudhomme, Frédéric Mistral ou François Mauriac... méritaient-ils le Prix Nobel ?"



Réponse à Emilie

Tirer des conclusions aussi péremptoires que celles qui sont tenues par Frédéric-Yves Jeannet à partir d’un seul exemple n’est pas « digne » d’un professeur de littérature. Dénigrer les qualités littéraires d’une œuvre entière à partir d’un seul incipit, pris au hasard de la bibliothèque, cela me semble un peu léger et bigrement présomptueux! C’est un petit jeu facile à mener mais qui me semble stérile et de peu de profit !

Prenons par exemple le Carnet de notes de Bergounioux (1991-2000), auteur cité parmi les grands auteurs par ce professeur de littérature.

Que dit la première page ?


Ma I.I.1991

« Levé à cinq heures et demie. Nous partons, déjà. J’avais rassemblé, hier soir, les bagages dans la cuisine où ils forment un tas important. Outre les valises, nous remontons un cageot de figures de fer, un autre de confitures, de la vaisselle, du vin, les jouets de Paul, les affaires de Jean. Mais le coffre de la R 21 est vaste et absorbe tout. Cathy réveille les petits. Ninou se lève. Je charge la voiture. Il fait doux. Des nuages blancs passent devant la lune. Je démarre à sept heures et nous nous enfonçons dans la campagne déserte, sous la nuit profonde. »

En quoi cet incipit est-il révolutionnaire ? En quoi marque-t-il une « rupture » ? Y-a-t-il dans ces phrases de quoi se pâmer d’admiration ? Qu’apportent-elles de novateur à la littérature française ?

Je prends un peu plus avant :

Di 21.8.1994

« Levé six heures. Nous réveillons Paul. Je me rends, avec lui, à sept heures, à Bures. Nous embarquons, avec Julien, dans la grosse Volvo de Jean-Louis et nous rendons à Paris par la N118. Puis voie express rive droite, boulevard Sébastopol jusqu’à la gare de l’est, sans difficulté. Paris est à peu près vide, à huit heures du matin, en août, un dimanche. Dans le hall, d’autres enfants, portant le badge de l’organisation de voyages, et leurs parents.
L’après-midi, je lis l’Histoire philosophique des deux Indes que j’extrais au fur et à mesure. C’est en entrant dans la chambre de Paul pour vider sa corbeille à papier que je sens combien il me manque, à quel degré je lui suis attaché, la place de sa vie dans la mienne. » (p.462)

Y a-t-il là, et dans les 1261 pages qui composent le dernier tome de ce Carnet de notes (car il y en a déjà eu d’autres) de quoi « nobéliser » Bergounioux ?

Certes, ce ne sont que des « carnets », des textes de prises de notes qui accompagnent la rédaction d’autres écrits. Peut-on considérer ces carnets comme une œuvre littéraire à part entière ? Dans la mesure où ces carnets sont publiés du vivant de Bergounioux, oui ! Dans la mesure où cette œuvre contribue grandement à la notoriété de Pierre Bergounioux, aussi !

Prenons un autre exemple, très récent celui-là. Il s’agit, là aussi, d’un incipit. Je n’en donne ni le titre ni le nom de l’auteur(e). Mais il fait partie des auteurs cités par Monsieur Jeannet. Facile à trouver !

« Disparition » me dis-je, je grimpai les marches, à la fuite, « je l’ai vue », je me jetai dans mon bureau à ma table, dont le radeau est amarré à l’orée du néant au coin de la porte de telle façon que je puis la fermer, j’ai toujours cette porte ouverte à l’épaule, mais d’un autre côté lorsqu’il y a une alerte, comme c’était le cas, en quelques bonds, j’atteins le secours. Il n’y avait jamais eu un tel amas de ruines sur ma table et j’y ajoutai précipitamment comme on lâche un sanglot une feuille peinte d’exclamations, de flèches, de mots étirés par l’affolement et non tassés comme j’aurais pu m’y attendre, comme si les mots eux-mêmes étaient gagnés par l’état de fuite et se débattaient vers la sortie par la marge, si bien que le mot « disparition » s’aplatit sur toute une ligne jusqu’à disparaître. »

Je profite de ce point pour m’arrêter et reprendre haleine. J’en profite aussi pour m’interroger sur ce que je suis en train de lire, revenir sur la phrase précédente. Je m’interroge sur ce qui relie la seconde à la première et finalement sur ce qui fait l’originalité de cet incipit, en dehors de la ponctuation.

Est-ce la métaphore qui transforme le bureau en radeau ou celle des décombres qui envahissent la table ? Ou encore l’image des mots qui échappent à la page et davantage encore à leur créateur ? De quelle « disparition » s’agit-il ? Celle de quelqu’un ou celle du mot lui-même ?

Je n’obtiendrai pas de réponse à cette question pas plus que le Maître n’en obtient de Jacques.


L’écriture de l’incipit qui précède est-elle fondamentalement novatrice ? Je réponds sans hésiter non. Je le dis d’autant plus que je connais l’auteure et ai lu bien d’autres de ses ouvrages et que je reconnais l’auteure de ces phrases les yeux fermés. Non, je ne vois pas dans ces premières lignes de renouvellement des procédés d’écriture. Vais-je pour autant cesser de la lire ? Vais-je abandonner le livre ? Pour le moment, oui. Question d’humeur.

Revenons à J.M.G. Le Clézio.

Incipit de Onitsha

« Le Sarabaya, un navire de cinq mille trois cents tonneaux, déjà vieux, de la Holland Africa Line, venait de quitter les eaux sales de l’estuaire de la Gironde et faisait route vers la côte ouest de l’Afrique, et Fintan regardait sa mère comme si c’était la première fois ».

Ce n’est peut-être pas une écriture de la « rupture », mais une phrase comme celle-là m’emporte et je plonge immédiatement dans l’univers onirique de Le Clézio. Ce roman, je l’ai lu plus de dix fois, avec passion ! Il en est de même pour Le Chercheur d’or, Gens des nuages, Mondo et autres histoires, j’éprouve toujours le même envoûtement à les relire. Quant à Désert, c’est un texte sublime, qui continue de m’habiter !

Pour autant, lire et aimer Le Clézio ne m’empêche pas, moi qui n’ai rien d’une « mécano », de jubiler en lisant cette première phrase du Tramway de Claude Simon :

« Les graduations en bronze jaune et en relief dessinaient sur le cadran un arc de cercle vers lequel pointait un ergot solidaire de la manette que, pour démarrer ou prendre de la vitesse, le conducteur poussait à petits coups de sa paume ouverte, la ramenant à sa position initiale et coupant ainsi le courant lorsqu’on approchait d’un arrêt, s’affairant alors à tourner rapidement le volant de fonte situé sur la droite (semblable, en plus petit, à ces volants qui, dans les cuisines, autrefois, actionnaient la pompe du puits) et, dans un bruit de crémaillère, serrait les freins. »

Cette description (j’aime les descriptions et je n’ai pas honte de le dire !) colle parfaitement avec le souvenir que j’ai gardé du petit train Calvi/Île-Rousse et de son conducteur. Je ris en la relisant ! A quoi tient la littérature !

Quant à comparer J.M.G Le Clézio à Amélie Nothomb et à ses extravagances qui n’ont rien à voir avec le style, c’est ramener la littérature à de bien médiocres cuisines !
Et si Frédéric-Yves Jeannet a peu d’estime pour Angelo Rinaldi auquel il fait allusion sans le nommer, il ne s’est pas privé aujourd'hui de le singer en semblable occasion. Pour quelle obscure raison ?
Et, n’en déplaise à Frédéric-Yves Jeannet, n’est pas académicien qui veut !



Je ne sais pas si le Nobel à J.M.G. Le Clézio est justifié mais j’en suis ravi :

* parce que j’aime Keith Jarrett et que Le Clézio est capable d’écrire :
« C'est sa musique qui fait rêver, qui abolit le mur du temps, les différences. » (1)
Voilà qui me fait penser à l’immense pianiste.

* Parce que j’aime Antonioni et que Le Clézio est capable d’écrire :
« Un peu en retrait des bâtiments de douane, il y avait une grosse Ford V 8 vert émeraude, cabossée et rouillée, le pare-brise étoilé. » (2)
Voilà qui me fait penser à l’immense cinéaste.

Je n'aime pas ce Frédéric-Yves Jeannet qui est capable d’écrire :
« La prévalence des caries diminue, mais surtout chez les enfants des cadres. » (3 )
et qui ose donner une leçon aussi mesquine et aussi peu argumentée à notre Nobel à partir d’une phrase hors de son contexte ! Et voilà que j’en ai fait tout autant, moi qui ne suis qu'amateur de jazz et photographe (deux arts de l’instant…)

Amicizia
Guidu ____


On s'en fout ! Le Clézio a reçu le prix Nobel et cela ne changera rien à ce qu'il est fondamentalement : un amoureux de la langue et de la parole, un homme debout et rêvant, qui regardera toujours la fine lame de l'horizon, légèrement au-dessus des épaules de ceux qui ne peuvent que se mettre devant, en dénigreurs intemporels, pour éviter peut-être l'angoisse de frayer avec les vents porteurs. Les oiseaux marins ont des gestes trop parfaits pour se laisser plomber par les jalousies ordinaires.

Si les jurés lui ont donné le Prix, c'est qu'ils l'avaient lu !



Tu me fais rire, Marie-Thé, avec tes cris du coeur. A la trappe, tous les grincheux !!! :-)


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