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18 septembre 2008

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Je conserve del Cabo de Gata des souvenirs personnels inoubliables. Arrivé là sac au dos après avoir visité Salamanca, Sevilla, Cordoba et Granada, à vingt-cinq je découvrais enfin la Méditerranée tout au bout du monde. Je me souviens du petit village de San Jose et de sa terre desséchée, toute de poussière, à proximité du seul désert européen. Il faisait si sec que le camping était ravitaillé en eau par camion citerne. Et partout la lumière : "Y la luz sucedía a la luz en láminas de tenue transparencia." L’impression, aussi, d’être arrivé à un point de non retour dans ma pérégrination, en l’occurrence au bout des terres habitées, à l’ultime pointe du continent européen.
A l’époque, la côte était encore préservée et il n’y avait ni constructions ni tourisme de masse, seulement « los dioses y los mares ».

Plus tard, en lisant Camus et ses Noces à Tipasa, j’ai repensé au Cabo de Gata (les ruines en moins) : « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillon dans les amas de pierres » […] « Que d'heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d'accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes somnolents, j'ouvre les yeux et mon cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. »

Houellebecq, dans La Possibilité d’une île, parle lui aussi du cap et de San Jose, tant et si bien que mes souvenirs personnels se confondent avec mes souvenirs littéraires et que je ne sais plus très bien dans quel ordre il convient d’ordonner les uns et les autres.


Comme vous, cher Feuilly, j'ai des souvenirs brûlants d'épopées ibériques, de nuits de camping sauvage passées à l'ombre précaire des orangers, de routes sans fin perdues entre les sierras, de soifs étanchées à même les jets des caniveaux de Salamanque (à l'heure où les camions-citerne venaient s'approvisionner). Plus tard, en des temps moins austères, je suis descendue jusqu'à Séville. Mais je n'ai pas poussé jusqu'au Cabo de Gata. Son nom, pourtant, chante à mon oreille. Je n'ai pas lu, non plus, La Possibilité d'une île mais le titre de cet ouvrage est à lui seul une tentation et une promesse. Me le conseillez-vous ? Il y a aussi Eté et Noces, qui ont alimenté tous mes vagabondages. Je suis bien allée à Oran, mais pas encore à Tipasa. Mais le promontoire que j'aperçois au large de ma terrasse me sert de tremplin à tous les rêves - antérieurs et futurs - et le rocher-îlot de La Mugliarese (17 mètres) est un ancrage mouvant qui rythme mes journées.


Disons que La Possibilité d’une île est un livre désabusé sur notre société. L’auteur se sent vieillir et ne croit plus à grand chose. On est loin des phrases chaudes de Camus sur Tipasa. On serait plus proche de La Peste et des dangers qui nous guettent.

Ah Salamanca, sa cathédrale, sa grand place et son vieux pont romain (près duquel je logeais) sur le rio Tormes ! C’est dans cette région d’ailleurs que se déroule l’histoire du « Lazarillo de Tormes ». C’est là aussi qu’Unamuno, alors recteur de l’université, fut assigné à résidence, après son fameux discours contre le franquisme.

Mais vous vivez sur cette terre merveilleuse de Corse, que je ne connais que par des reportages, mais qui semble d’une beauté époustouflante. Vous n’avez pas besoin de voyages, si ce n’est intérieurs, bien entendu.



Merci, Feuilly, je crois que je vais quand même le lire ce Houellebecq. Ce sera mon premier Houellebecq, j'ai résisté jusqu'ici à toutes les particules, élémentaires ou non ! Pourquoi m'y frotter, alors ? Parce que "mon" île est elle aussi soumise aux outrages de ceux qui, sans vergogne, voudraient l'avaler toute crue, pour le bonheur de leur portefeuille et au service de la loi du profit dont vous dénoncez les méfaits (ils sont nombreux, croyez-moi, et complices aguerris de qui vous savez). Cela ne m'apportera sans doute ni consolation ni solution. Mais il faut bien de temps à autre s'immerger dans le réel, ne serait-ce que pour ne pas être dupe et tenter, quoi qu'il en soit, de l'affronter !

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