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06 avril 2007

Commentaires

on se souvient des amis...
au moins aux "feste comandate"

Cara Ahghjula, voici quelques réflexions autour de la poésie russe, immense comme est immense la terre russe, l'âme russe.
Amitiés

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Entre sons et visions, le grand saut
Rimbaud, Blok, Tsvetaeva, Brodsky...


Serge VENTURINI


Se débarrasser du superflu est en soi le premier cri de la poésie ― le début de la prédominance du son sur la réalité, de l’essence sur l’existence : la source de la conscience tragique. Tsvétaïéva est allée dans cette voie plus loin que quiconque dans la littérature russe et, semble-t-il, dans la littérature mondiale.
Joseph Brodsky, « Loin de Byzance », Le poète et la prose


Dire l’importance du travail à l’oreille, le travail du son comme origine du sens, de la vision. Voir Mandelstam, et Blok pour l’infini goût du silence. Joseph Brodsky parle avec justesse de cette sursaturation purement linguistique, perçue comme une sursaturation affective.

Ces fracassantes ruptures de registres, la folie des ellipses nominales et verbales, cette fulgurance maîtrisée dans les télescopages de mots, ébréchage des mots, clusters, fractures des syllabes, sculpture des sons, courts-circuits sémantiques, flux accéléré des images, électricité des affects, zébrures des sens, concentration, puis explosion, vitesse V… tout contribue à la recherche de la quintessence, du filament d’or, ― du style le plus nu et le plus tendu.

« Ma tâche, dit Marina, c’est d’arracher tous les masques, même si la peau et la chair viennent avec. » Guerre aux clichés, guerre au Temps surtout, feu, feu, sur les chronomètres. L’impatience, contre toutes les lenteurs et l’inadmissibilité du monde. Le refus, ― unique dignité.

Quotidien le travail dans la langue, c’est aussi le travail de la langue du quotidien, les mots et les sons de tous les jours, musiques entendues dans la rue... Le poète attaque la langue ou la langue attaque le poète, comme le sculpteur taille, retranche et pétrit un morceau de glaise. Un corps à corps s’engage, avec à la fin un vainqueur et un vaincu, une tension de la voix va servir d’épreuve. Quelle scansion ? ― Celle d’un psalmiste ! Il s’agit de tirer la langue, de l’attirer vers le haut ! Un défi à la pesanteur, à l’esprit de lourdeur. Même si parfois la hache n’est pas inutile, les coups portés sont précis, et ce jeu se veut aussi léger que de la dentelle. La marche est toujours nécessaire, avec modification de la foulée, le pas donnant l’allure. Sans présence du corps, ― point de travail de la langue.

Cette tâche est avant tout musicale, car basée sur le travail du rythme, du souffle, du vertige entre son et sens. Le son, comme il a été dit, joue un rôle déterminant. Il est l’élément déclencheur de la vision, le timbre offre ensuite une tonalité, une couleur et ouvre aux variations. La conscience à vif, ― toujours plus acérée, ― sans cesse accrue, exige une concentration sans limite, pour libérer enfin le plus véhément courant mental.

La parole est toujours avant, elle devance les faits, les actes, ― donc la réalité. Prémonitoire, oui, dans le sens du mot voyance ! Rien de neuf depuis Arthur Rimbaud. Et, « cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. » ― À moins que cela ne soit dans le… ― et tirant. La vitesse a changé, vitesse du son dans les déplacements, fission de la matière, l’ultra-rapidité des communications, une nouvelle dynamique a transformé en profondeur notre perception des phénomènes.

Le poète est un grand musicien isolé, un évacué, un perforé, un homme troué. Ce qui est frappant et révélateur dans l’intensité du travail poétique : son caractère paradoxal, ― isolant et conducteur. Si puissant à isoler, en faisant s’écrouler les murs et craquer les résistances du langage, d’autant plus qu’il pousse vers une extrême radicalité, il est conducteur d’une extraordinaire énergie, mais dans une marge sociale où l’orgueil du drapeau noir flotte, faisant ainsi passer les relations humaines presque à la trappe :

« Je pense que je suis née pour la Solitude magnifique, peuplée d’ombres héroïques, que je n’ai besoin de rien d’autre que d’elle ― d’eux ― de moi,… écrivait Tsvétaïéva, le 14 juillet 1919, qu’il est indigne de moi de me faire chat et colombe, de câliner et roucouler dans les bras d’un autre, que tout cela est au-dessous de moi. »
Solitude de la perception, lent balbutiement des sons, comme arrachés d’un songe ou d’un cauchemar, là où s’enclenche une vision du monde, le 14 juin 1908, sur le champ de Koulikovo, - Blok le voyant, - discerne, l’oreille intime ouverte, la grande voix de la Russie :

Dans les bribes de paroles
J’entends la marche brumeuse
Des autres mondes
Et du temps le sombre vol,
Je sais chanter avec le vent…

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