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28 octobre 2005

28 octobre 2002/Pascal Quignard, Prix Goncourt 2002

Éphéméride culturelle à rebours




    Il y a cinq ans, le 28 octobre 2002, le prix Goncourt était décerné à Pascal Quignard. Pour Les Ombres errantes, premier volet de sa trilogie Dernier Royaume.




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QU'EST-CE QUE LIRE SINON ERRER ?

    Ni roman ni essai, Les Ombres errantes dérangent. Les fantômes qui surgissent au détour des chapitres, appartiennent à un passé qui échappe à la plupart des mémoires d’aujourd’hui. Certains noms renvoient à de lointaines origines franques, noms que l’on croyait à jamais perdus. Sous la plume de Pascal Quignard, Chalaric, Alaric, Childéric ressurgissent du Léthé où ils étaient engloutis. Et dans leur suite, le roi Chlodovecchus. Clovis. Ou celui, étrangement doux, de la reine Basine. D’autres, comme Monsieur de Saint-Cyran ou Mademoiselle de Joncoux, renvoient à un passé plus récent dont le mystère pourtant, reste enclos sur lui-même. Il faut entreprendre des recherches, creuser plus avant. Suivre les pistes offertes par Pascal Quignard. Revisiter Port-Royal. Aller à la rencontre des âmes mortes. Les faire ressusciter.

    Qu’ils affleurent d’hier ou d’aujourd’hui, les royaumes qui s’esquissent au fil des pages sont des royaumes presque inconnus, presque engloutis, noyés dans des demi-brumes dont il est difficile de cerner les contours. « Il y a un autre monde », un monde de l’absence, une autre aurore. Sans lesquels toute présence au monde est impossible. Mais dans le royaume des ombres, tout se dérobe. Les personnages. Puisqu’il n’y en a pas vraiment. Et les lieux. Souvent hors de portée. Plus encore, hors du temps.

    Peut-être chez Pascal Quignard, le temps est-il à lui tout seul le personnage principal du propos… ou le seul. Le temps appartient au jadis et bien au-delà encore. Et l’auteur parle, écrit ou pense d’un « lointain intérieur » dont les résonances s’assourdissent et se fondent dans un ailleurs et dans un temps qui, bientôt, n’appartiendront plus qu’à lui seul. Car la voix de Pascal Quignard est une voix unique, une « voix de gorge » qui rejoint le silence et s’en nourrit. Un silence que l’auteur retourne comme une peau pour le faire revivre selon sa propre sensibilité.

    Lui, le lecteur, est un « nageur mort ». Qui s’est abandonné à la page de l’autre et se surprend parfois à lire et à relire telle réflexion, tirée d’un aphorisme latin et à en goûter le sublime. Tirer de la langue morte antérieure la langue qui se parle aujourd’hui, faire du nouveau à partir de l’ancien, prennent ici tout leur sens. Il y a de la jubilation à suivre la pensée de Quignard. À le suivre jusque dans sa philosophie. À s’interroger avec lui sur le « perdu » et sur le manque. Et sur le désir qui renaît de ce manque nécessaire et pacifie l’angoisse suscitée par le manque*. Parfois, au contraire, un pan entier de chapitre échappe à la compréhension du lecteur, qui se demande d’où cela parle et de quoi. Il y a de la rage dans l’air et il se pourrait bien que le lecteur impatienté refermât le livre en traitant son auteur de « gloseux ». Mais les très belles pages ne manquent pas, qui le poussent à poursuivre sa lecture et à aller au-devant des ombres qui s’égaillent d’un chapitre à l’autre. Et qui prennent corps par sa voix silencieuse et solitaire. L’ombre de l’auteur dans la page de « La Barque sur l’Yonne », toute d’attente simple et de suspension mystérieuse. Ou encore celle de l’écrivain japonais dans les belles pages consacrées à « L’ombre » qu’affectionnait Tanizaki.

    Sur le fil des pages, les ombres errantes s’adonnent à une étrange sarabande. Elles dessinent entre elles une toile mouvante, faite d’échos, de réminiscences et de contrepoints. De fuites et de resurgissements. Que le lecteur persévérant mais effrayé poursuit dans son vagabondage. Par-delà la texture d’un texte fragmenté, qui tantôt se dérobe, tantôt se livre à sa quête insatiable.

    Le lecteur devient cet errant sidéré qui se fond dans la foule innombrable des ombres qu’il s’apprête à suivre dans leur fuite. En chemin, il ré-assemble les morceaux dispersés, réajuste les figures disséminées dans l’espace du texte. Absorbé tout entier par les lambeaux de vie qu’il croise, le lecteur appartient à leur royaume. L’errance fait partie de lui-même. Qu’est-ce que lire, sinon errer ?


* [Qui s’éprend de la pensée de Pascal Quignard ne peut accepter celle de Michel Onfray. L’une exclut l’autre. Viscéralement !].


Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





Voir aussi :
- (sur Terres de femmes) Pascal Quignard/
Villa Amalia (article) ;
- (sur Terres de femmes)
23 avril 1948/Naissance de Pascal Quignard (Villa Amalia, extrait)



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