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20 juin 2005

Corse_3 Mort et résurrection d’une île ?

Marie Ferranti, La Chasse de nuit


Marie_ferranti_
Marie Ferranti
Image, G.AdC


Au cours d’une battue de printemps, sous la pleine lune, Matteo Moncale croise dans le regard du sanglier qu’il est en train de mettre à mort, le regard de Petru Zanetti. Habité par d’étranges rêves de mort, en proie à d’inquiétantes hallucinations, Matteo est un « mazzeru ». Tourmenté par le pouvoir occulte qu’il porte en lui, Matteo vit en reclus dans son rendez-vous de chasse perdu dans les montagnes. Ivre d’une farouche solitude, il hante le maquis, dans l’attente de la mort prochaine de Petru. Mais Lisa Zanetti, l’étrangère, est prête à tous les sacrifices pour sauver Petru, son jeune époux, du sortilège dans lequel il est enfermé. Un duel audacieux et pervers s’engage alors entre Lisa et Matteo. Matteo, qu’obsède la beauté sombre de Lisa, lutte désespérément pour se libérer de son emprise maléfique. En se livrant à la fauve sensualité de Caterina. Ou à la passion silencieuse de sa domestique. Attaché à sa terre et à ses traditions, Matteo, dernier « mazzeru » de Zigliaro, vit sur cette ligne frontière entre deux mondes entrés en rivalité. Ballotté entre une modernité aux bienfaits illusoires et un passé agonisant auquel il tente de croire encore, Matteo oscille longtemps entre deux amours contraires. Jusqu’à ce que l’amour solaire de Caterina l’emporte. Et le libère de ses dons de « mazzeru ».

Cruel récit que celui de cette Chasse de nuit, dont Marie Ferranti nous invite à partager les mystères. Un récit d’amour et de mort qui entraîne le lecteur dans une Corse de l’intérieur, sortie exsangue du premier conflit mondial, déchirée par les menaces d’une nouvelle guerre, aux prises avec les dangers sournois de la civilisation. Partagés entre tradition et modernité, les hommes se cherchent, résistent, conscients d’être les derniers acteurs d’un monde ancien, parvenu à l’orée de sa disparition. Les femmes, elles, se partagent les meilleurs rôles. Il y a Agnès, la rebouteuse, qui veille sur Matteo, le guide et le conseille. Et le protège de toute sa tendre sagesse de la méchanceté de la tante Nunzia. Elle garde Matteo des sombres manigances de Lisa pour le conduire peu à peu vers Caterina, la libre et solaire Caterina. Ainsi, ce roman, tout en contrastes et en oppositions, qui s’ouvre sur une scène sanglante de mise à mort, se clôt-il sur des perspectives de vie. Peut-être derrière la mise à mort de l’île faut-il croire en sa résurrection prochaine ? Sous une autre forme, sans doute. Qu’il reste à inventer.

Marie Ferranti, La Chasse de nuit, Gallimard, Collection blanche, 2004.


Texte©angèlepaoli

EXTRAIT

« Je m’approchai du sanglier, il n’en restait plus rien, que les grès luisants et ensanglantés. Je regardai les hommes. L’un d’entre eux alluma une cigarette ; je levai la mazza et frappai. Je cassai net les deux grès. Je pris les morceaux brisés et les leur montrai. Les hommes poussèrent un long cri qui libéra leur joie sauvage et mauvaise. Ensuite, tout retomba dans le silence. Personne n’osait lever la tête ni se regarder. Je restai debout, à l’écart.
Au bout d’un moment, Jean Andreani se leva et s’approcha de moi.
« Sgiò Mattéo, dit-il - et c’était la première fois qu’il me donnait ce titre -, il ne faudra rien dire. Il faut garder le secret de cette chasse. Les hommes doivent réapprendre les règles et je ne sais si ces chiens seront encore bons à quelque chose. J’ai connu Marcu Silvarelli. Seul un mazzeru peut empêcher que cette chasse barbare recommence. »

BIO-BIBLIOGRAPHIE
(d’après la notice bio-bibliographique de l’éditeur)

Marie Ferranti vit actuellement à Saint-Florent (Haute-Corse). Avant de se consacrer à la littérature, elle a enseigné comme professeur de lettres. Son premier roman, Les Femmes de San Stefano (1995), a été couronné par l'Académie Française. Elle est également l'auteur de La Chambre des défunts (1996), La Fuite aux Agriates (2000), La Princesse de Mantoue (2002), La Chasse de nuit (2004) et d’un essai sur l'œuvre romanesque de Michel Mohrt : Le Paradoxe de l'ordre (2002). La Princesse de Mantoue a été couronné par le Grand Prix du Roman de l'Académie française.


Voir aussi
- l'entretien avec Marie Ferranti sur le site Gallimard, à l’occasion de la publication de La Chasse de nuit
- les Portraits photographiques de Marie Ferranti sur le site d'Olivier Roller
- Rappelle-toi Barbara (fiche de lecture sur La Princesse de Mantoue)
- Marie Ferranti/Bastia



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Commentaires

Chère Angèle, Michèle, Anghjula, Michelangela ___________

Désolé, je ne lirai pas ce roman de Marie Ferranti... j'ai bien trop peur !
Votre papier est magnifique. Merci. Il me parle de moi (pas que de moi heureusement ). Mais de moi et de ma propre histoire, j'ai vraiment très très peur !
Je suis ravi que vous soyez allée en profondeur chez les Mazzeri, moi ils me terrifient toujours, ce ne sont pas des chimères. Ils sont toujours là… vous le savez !
Et quand, à ceux-là, se rajoutent les démons de la modernité, c'est encore plus terrible : perdre sa latinité pour le village planétaire, c’est une terrible question. Mais je connais la réponse : je ne veux pas !
Je ne veux pas non plus reprendre la vendetta dont j'ai hérité. Pourtant, aux miens, je dois montrer le chemin… c'est mon devoir désormais. Mais je ne le vois pas ce sentier lumineux... Où suis-je, qui suis-je ?
Heureusement vous, Marie Ferranti, et quelques autres, êtes là... vous qui savez !

Salutations insulaires et reconnaissantes
Guidu Matteu di Cinarca ____________

Ps : Mon ami Jean Do Leccia donne deux conférences à l’ Université René Descartes à Paris - Psychiatrie géomentale - le 5 juillet et - Le piège de l’image - le 8 juillet. Voilà qui parlera de choses insulaires évidemment. Le mentionnerez-vous dans votre agenda culturel ?

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