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13 février 2005

Commentaires

Sanaa, Saana, je m'interroge. Guidu semble préférer Saana tout comme O.V. de L. Milosz qui évoque souvent la ville dans ses vers somptueux : "Saana du souvenir où s'évente aux soirs bleus la paresse des plantes".....ou encore "dans tes chers yeux, Saanas de langueur des musiques, Gardiens enchantés du trésor ébloui De la lune captive au sein des mers persiques J'ai vu brûler l'amour de la nuit pour la nuit".... Sanaa, Saana, sortilèges....

"Les temples sont déserts, les flambeaux sont éteints,
L’écho n’a plus de voix pour les strophes antiques;
Des cieux la voûte basse étouffe les cantiques
Et la mer elle-même est veuve des lointains.

Ô jours las d’être jours, ô soirs vieux d’être soirs !
Hymne de fin d’été des vagues assagies !"

Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, "Chant de fin d'été", Chants du crépuscule, 1906.

Exacte ! J’écris, je décris SAANA ainsi !
Rêve mégalomane d’Architectecte démiurge ?
Peut être!

Je dois dire que le style de Angèle est aussi efficace que des rafales de mitraillettes …
C’est pas le poids des mots c’est le choc des …

Au fait Florence comment connaissez-vous l'existence de ce texte ?

SAANA __________________________

La cité que j'écris la voilà qui s'étire. Elle me semble déserte et recouverte de monuments funéraires, sortes de catacombes aux plafonds effondrés.
Je la trace dans un carré traversé par deux voies perpendiculaires suivant les médianes de ma figure géométrique. L'axe primordial de la ville suit la ligne imaginaire autour de laquelle pivote la voûte céleste, reliant ainsi le nord au sud. Le point de convergence entre les deux lignes : le pivot et l'autre axe est-ouest déterminent le lieu exact du centre de la ville.
Une fois installé en cet endroit, je scrute le ciel pour définir l'orient d'où le soleil se lève. Dans le lointain sur l'horizon, l'astre resplendit, j'y inscris la porte principale, celle par où la lumière le matin pénètre. A égale distance de cette porte, sur les trois autres côtés de mon carré parfait, je figure les autres portes, elles marquent dans l'espace les points cardinaux qui délimitent à peine les frontières du lieu de ma relation.
Puisque de cette place forte je suis le fondateur, je me pare d'une toge drapée à la mode antique, et je consulte l'oracle, pour m'assurer par des signes visibles que rien ne s'oppose à la fondation d'une cité idéale dans ce lieu arbitraire.
Maintenant, ma charrue au soc de bronze, tirée par des taureaux blancs grave un sillon tout autour de la ville, cette cicatrice en carré dans le sous-sol fonde les marques indélébiles de mes remparts. Aux emplacements prévus pour les portes, je soulève le soc, afin de bien distinguer l'endroit des divers passages.
Une fois revenu à mon point d'origine, le levant, ma cité virtuellement est inscrite en terre. Puis au point de rencontre des deux voies principales, je creuse une fosse circulaire, cette demi-sphère est la réplique exacte de la voûte du ciel.

Amicizia
Guidu _____________________

Ce que Guidu écrit là à propos de Saana/Sanaa (je maintiens personnellement la graphie toponymique Sanaa, dont les deux « a » répétés en finale se prolongent dans un écho ouvert sur l’infini du nom) rejoint les préoccupations et activités primordiales de tout architecte.

En découvrant le texte de Guidu, je revois mentalement un autre texte très envoûtant de Mircea Eliade. Le Mythe de l’éternel retour. Dans lequel l’historien décrit les rituels cosmiques auxquels s’adonnaient les grands constructeurs de l’Antiquité. Je me souviens du révolutionnaire Hippodamos, à qui l’on doit le célèbre « damier » de la ville de Milet. Tout en lisant les analyses de l’historien, je l’imaginais, ce fascinant Hippodamos, s’adonnant à de savants calculs sur fonds de ciels étoilés, arpentant les territoires de la ville prochaine avec équerres et cordeaux. Fixant les limites et les formes de la cité future. Sa géométrie implacable. Exact miroir de l’espace. C’est à la lecture d’Eliade que j’ai compris ce que l’on entendait en mathématiques par « géométrie dans l’espace ». Jusqu’alors, pour moi, un mystère et un cauchemar ! Ce fut un éblouissement ! Dans le même temps, mon esprit rebelle se refusait à cette obsession de vouloir à tout prix tracer des lignes droites, des rues à angles droits, des croisements rectilignes. Se révoltait contre ce désir absolu de vouloir à tout prix faire rentrer la nature dans le rang. La redresser, elle qui est avide de courbes et de sentes tortueuses. Beaucoup plus propices, à mon sens, à la rêverie et à la poésie. Les étoiles, qui portent pourtant des noms pleins de mystères et de poésie, sont-elles alignées selon des angles précis ? N’y a-t-il ni courbes ni ondulations dans le ciel étoilé de juillet ? Comment concilier cet appel vertigineux à la rigueur angulaire (celle que l’on retrouve aussi dans les architectures complexes du dessinateur François Schuiten) et la folie baroque, toute de contorsions et de volutes lyriques ? Je comprends absolument l’extraordinaire jubilation que l’homme peut éprouver à réaliser pareils ouvrages. Répondant à de cabalistiques équations. Et tout en étant attirée par ce qui m’est totalement étranger, j’aspire à ce qui est son exact contraire.

Je me souviens aussi, que, dans le même ouvrage, Mircea Eliade étendait sa réflexion aux constructeurs de cathédrales. Expliquant que toutes les cathédrales d’Europe, construites à partir de calculs célestes, selon un axe tenant compte de la position de Jérusalem, dessinaient, reliées entre elles, une étoile. La construction des cathédrales répondait à une mystique savante, dont seuls quelques grands spécialistes, comme l’alchimiste Fulcanelli par exemple, possèderaient les clés. La cathédrale d’Amiens fait partie de ces ouvrages majeurs dont les mystères restent en partie insondés. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que là où je ne voyais qu’angles droits, obtenus par le tracé rigoureux des fils à plomb des maîtres maçons, il y avait en fait des lignes obliques. La cathédrale échappe ainsi depuis ses origines à la ligne droite. Et accuse un air penché, invisible au premier coup d’œil.
Autre mystère, très impressionnant celui-là : le jour du solstice d’été, le 24 juin, jour de la saint Jean-Baptiste à huit heures du matin, les rayons du soleil (si soleil il y a !) filtrés par la grande rosace, traversent l’immense nef selon une diagonale parfaite et viennent éclairer, dans la travée gauche, à l’arrière du chœur, le chef tranché de saint Jean-Baptiste, sculpté dans la vaste frise qui narre son histoire.

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