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Cristina Campo

Cristina Campo

Portrait de Cristina Campo
Image, G.AdC



Un poète ne parle pas la langue mais la médite :
ainsi la puissance du lion réside-t-elle dans ses pattes.

Marianne Moore




    Donc, où chercher l’écrivain ? Une question en appelle une autre. Par exemple : qu’est-ce que le style ?

    Une première image se présente : c’est une vertu polaire grâce à laquelle le sentiment de la vie peut à la fois se raréfier et s’intensifier. Ainsi, sous l’effet d’un mouvement contradictoire et simultané, là où l’artiste a concentré l’objet au maximum et l’a réduit, comme les peintres T’ang, à un unique profil, à une ligne claire qui est la diction même de l’âme, le lecteur le sentira se multiplier en lui, s’exalter en harmoniques innombrables. Un exemple de style tragique et d’horreur sublime condensés en un seul trait nous est fourni par Pline le Jeune dans son évocation du supplice de la Grande Vestale : au moment de gagner vivante la nuit du tombeau, elle se retourne soudain pour mettre de l’ordre dans ses vêtements et repousse la main du soldat « avec un dernier geste de délicatesse, comme si elle ne désirait pas souiller son corps chaste et pur ». D’une qualité analogue fut la trouvaille d’un grand mime italien, Moretti : dans la scène d’Arlequin serviteur de deux maîtres où deux repas sont servis en même temps, à l’acmé d’un étourdissant crescendo de bonds et de cabrioles, il réduisait tout à coup ses gestes à une suite d’immobilités cadencées, jambes ouvertes, jusqu’à l’instant imprévisible où il basculait sur la tête, tandis que jambes et bars poursuivaient au ralenti leur mouvement de ciseaux. Dans le public, l’impression d’activité vertigineuse atteignait alors l’image désirée, celle d’un impossible : comme si venait de prendre corps la formule : « Rien de plus immobile qu’une flèche en plein vol. »


Cristina Campo, Les Impardonnables, Éditions Gallimard, Collection L’Arpenteur, 1992, pp.106-107. Traduit de l’italien par Francine de Martinoir, Jean-Baptiste Para et Gérard Macé.




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