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Marguerite de Navarre

Marguerite de Navarre

Portrait de Marguerite de Navarre
Image, G.AdC



Extrait de la douzième nouvelle de L'Heptaméron

« Cette histoire fut bien écoutée de toute la compaignye, mais elle luy engendra diverses oppinions. Car les ungs soustenoient que le gentil homme avoit faict son debvoir de saulver sa vie et l’honneur de sa sœur, ensemble d’avoir délivré sa patrie d’un tel tirant. Les autres disoient que non, mais que c’estoit trop grande ingratitude de mectre à mort celluy qui lui avoit fait tant de bien et d’honneur. Les dames disoient qu’il estoit bon frère et vertueux citoyen ; les hommes, au contraire, qu’il estoit traistre et meschant serviteur. Et faisoit fort bon oyr les raisons alleguées des deux costez. Mais les dames, selon leur coustume, parloient autant par passion que par raison, disans que le duc estoit si digne de mort que bien heureux estoit celui qui avoict faict le coup. Parquoy, voyant Dagoucin le grand debat qu’il avoit esmuu, leur dist : « Pour Dieu, mes dames, ne prenez poinct querelle d’une chose desja passée, mais gardez que voz beaultez ne facent poinct faire de plus cruels meurdres que celluy que j’ay compté. » Parlamante luy dist : « La Belle dame sans mercy nous a aprins à dire que si gratieuse malladye ne mect gueres de gens à mort ! » — « Pleust à Dieu, ma dame, ce luy dist Dagoucin, que toutes celles qui sont en ceste compagnie sceussent combien ceste opinion est faulse! Et je croy qu’elles ne vouldroient poinct avoir le nom d’estre sans mercy, ni resembler à ceste incredule qui laissa morir un bon serviteur par faulte d’une gratieuse response. — Vous voudriez donc, dist Parlamente, pour saulver la vie d’un qui dict nous aymer, que nous meissions nostre bonheur et nostre conscience en dangier? — Ce n’est pas ce que je vous dis, respondit Dagoucin, car celluy qui ayme parfaictement craindroit plus de blesser l’honneur de sa dame qu’elle-mesme. Parquoy il me semble bien que une réponse honneste et gratieuse, telle que parfaicte et honneste amityé requiert, ne pourroit qu’accroistre l’honneur et amender la conscience. Car il n’est pas vrai serviteur qui cherche le contraire. — Toutefois, dit Ennasuite, si est-ce tousjours la fin de voz oraisons, qui commencent par l’honneur et finissent par le contraire. Et si tous ceulx qui sont icy en veullent dire la vérité, je les en croy en leur serment. » Hircan jura, quant à luy, qu’il n’avoit jamais aymé femme, horsmis la sienne, à qui il ne désirast faire offenser Dieu bien lourdement. Autant en dist Simontault, et adjousta qu’il avoit souvent souhaicté toutes les femmes meschantes, hormis la sienne. Géburon luy dist : « Vrayment, vous meritez que la vostre soyt telle que vous desirez les autres ! Mais, quant à moy, je puis bien vous jurer que j’ay tant aymé une femme, que j’eusse mieux aimé mourir, que pour moy elle eust faict chose dont je l’eusse moins estimée. Car mon amour estoit fondée en ses vertuz, tant que, pour quelque bien que j’en eusse sceu avoir, je n’y eusse voulu veoir une tache. » Saffredent se print à rire, en luy disant : « Géburon, je pensoys que l’amour de vostre femme et le bon sens que vous avez vous eussent mis hors du dangier d’estre amoureux, mais je voys bien que non. Car vous usez encores des termes, dont nous avons accoustumé de tromper les plus fines et d’estre escoutez des plus saiges. Car qui est celle qui nous fermera ses oreilles quant nous commancerons à l’honneur et à la vertu ? Mais, si nous leur monstrons nostre cueur tel qu’il est, il y en a beaucoup de bien venuz entre les dames, de qui elles ne tiendront compte. Mais nous couvrons nostre diable du plus bel ange que nous pouvons trouver. Et soubz ceste couverture, avant que d’estre congneuz, recepvons beaucoup de bonnes cheres. Et peut-estre tirons les cueurs des dames si avant que, pensans aller droict à la vertu, quand elles congnoissent le vice, elles n’ont le moyen ne le loisir de retirer leurs pieds. — Vrayement, dist Geburon, je vous pensois autre que vous ne dictes, et que la vertu vous feust plus plaisante que le plaisir. — Comment ! dist Saffredent, est-il plus grande vertu que d’aymer, comme Dieu le commande ? Il me semble que c’est beaucoup mieulx faict d’aymer une femme comme femme que d’en ydolâtrer plusieurs comme on fait d’une ymaige. Et quant à moy, je tiens cette oppinion ferme qu’il vault mieulx en user que d’en abuser. » Les dames furent toutes du costé de Geburon et contraignirent Saffredent de se taire. Lequel dist : « Il m’est bien aisé de n’en parler plus, car j’en ay esté si mal traicté que je n’y veulx plus retourner. » — « Vostre malice, ce luy dist Longarine, est cause de vostre mauvais traictement ; car qui est l’honneste femme qui vous vouldroit pour serviteur, après les propos que vous avez tenuz? » — « Celles qui ne m’ont poinct trouvé fascheux, dist Saffredent, ne changeroient pas leur honnesteté à la vostre. Mais n’en parlons plus... »

Marguerite de Navarre, L’Heptaméron, Classiques Garnier, 1967, pp 95-97. Edition de Michel François.

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