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Brina Svit

Brina Svit

Portrait de Brina Svit.
Image, G.AdC



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     « Alors je mets mes chaussures, les noires, les vertigineuses, celles que je garde pour les occasions spéciales comme ce soir. Il faut que je sois prête. Car je vais peut-être, on ne sait jamais, danser avec mon amant libanais. Puis, c’est sûr, avec Coco Dias, pour une fois en public, devant tout le monde.
     Je devrais faire un saut dans le temps, une accélération en avant, pour aller plus vite, pour ne pas m’attarder inutilement : je n’ai pas dansé avec mon éphémère amant libanais, parce qu’il n’est pas venu. Je n’ai pas non plus dansé avec Coco Dias, qui, lui, est venu. Le héros de mon roman est arrivé après minuit, en fanfare, si je peux le dire ainsi: costume rayé, chemise rose, chaussures qui brillent, bonjour à tout le monde, c’est-à-dire au patron, à sa femme et à quelques Argentins, habitués des lieux, qui ne se mélangent pas aux autres. Moi, il m’a saluée de loin, avec un clin d’œil et un petit sourire, il faut savoir garder son rang, ne pas se disperser, se faire désirer de loin. On ne voit que lui, personne ne s’habille en vieux beau comme Orlando Dias. Il reste debout, en maestro de tango qui ne descend pas souvent dans l’arène, à observer tout ce petit monde qui danse devant ses yeux. Il a l’air songeur, distant, je me demande à quoi il peut bien penser. Puis soudain, son œil s’allume, son visage devient confiant, innocent, ému, comme quand il parle de Flora, Chiquito, Ocho et les autres. Il se décolle du mur, il traverse la piste de danse, il se dirige vers la table, occupée par le couple que j’ai vu en arrivant et que je ne connais pas. Il embrasse la femme, il la prend dans ses bras, puis serre la main de l’homme à côté d’elle. Il s’assied à leur table, il se met à parler avec elle. Il n’est plus maestro de tango, il redevient le jeune homme maigre qui a toujours peur d’avoir faim et qui s’apprête à débarquer dans un pays qu’il ne connaît pas. Il est sur le Marconi, le grand bateau en train de voguer vers la France.
    ― Viens, Balérie, viens ici… m’appelle-t-il de loin, au bout de quelque temps.
    Je traverse à mon tour la salle, je m’approche d’eux.
    ― Balérie, je te présente Gricelda Sarmiento. Elle est uruguayenne. Nous avons été ensemble sur le Marconi. Elle est psychanalyste. Je vais l’inviter à danser. Attends-nous ici… Tu veux bien ? Après tu pourras parler avec elle, si tu veux. Je lui ai dit que tu étais écrivain et que tu écrivais ma biographie… C’est ça, non ? C’est tout de même incroyable, tu ne trouves pas ?
    Ils n’attendent pas ma réponse, ils se lèvent et se mettent à danser, le petit Coco Dias et la brune, la distinguée Gricelda Sarmiento. Je n’ai donc pas le temps de leur dire que ce n’était pas vrai, je n’étais pas en train d’écrire une biographie de Coco Dias, et je n’allais pas non plus - il faut que ce soit clair - mettre des photos dedans. Est-ce qu’il y a des photos dans Anna Karenine ou L’amant de Lady Chatterley, je prends au hasard dans le top 10 de mes romans préférés ? Car j’écris un roman dont le personnage principal est un danseur de tango, il s’appelle Coco Dias, il est en train de danser avec Gricelda Sarmiento, et là, c’est vrai, c’est incroyable, c’est magique, les choses tombent souvent comme elles doivent tomber. Alors je vais faire un autre saut dans le temps, en arrière cette fois, des années en arrière… »

Brina Svit, Coco Dias ou La Porte dorée, Éditions Gallimard, 2007, pp.132-133-134.



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    « Il arrive un moment dans la vie d’un homme où tout se précipite, où tout prend une autre direction… On se couche un soir, on est en train de glisser dans le sommeil en ignorant que demain, tout sera différent, tout aura un autre goût, une autre couleur et qu’on ne pourra plus revenir en arrière… On ne pourra plus dire que tout ce qui s’est passé n’a pas eu lieu… On ne pourra pas penser que nous n’y sommes pour rien… car nous allons toujours là où nous voulons aller, même si après, on fait tout pour se perdre en route… Car comme on l’a déjà dit avant moi, personne ne veut devenir sa propre douleur et sa propre fièvre… »

Brina Svit, Un cœur de trop, Gallimard, pp. 168-169.



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    « Il y a « la nuit visage » aussi, une nuit très noire, silencieuse et sans étoiles. Je ne veux pas savoir quelle heure il est. Je suis sur le dos, mes bras sous la tête, et je pense au visage, au mien. Je me dis qu’il a certainement changé […] Il y a une phrase que j’ai recopiée dans mon dernier cahier. Elle dit qu’« écrire, c’est se montrer, se faire voir, faire apparaître son propre visage auprès de l’autre ».Si je suis en train d’écrire en français, ça doit être aussi parce que je veux montrer mon vrai visage, celui d’aujourd’hui, celui qui a changé, qui est peut-être même en train de changer cette nuit. J’ai envie de descendre et d’aller vérifier dans un miroir. Puis je me dis que non, ça ne se voit pas dans un miroir. Ça se dépose dans l’écriture. Je le verrai donc demain. »

Brina Svit, Moreno, Gallimard, page 63.

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