« Gabriela Mistral | Désolation | Accueil | Wahiba Khiari, Nos Silences »

27 novembre 2009

Commentaires


Chère Joëlle Gardes,

Ayant traversé les deux côtés du miroir - soignant et soigné - je tiens à vous dire combien je partage, au-delà de ces si justes mots, vos pensées.

J'aimerais, à distance et sans vous connaître, vous insuffler des paroles de réconfort et d'espérance : rien n'est jamais joué à l'avance. Pour lutter, faites appel à vos souvenirs heureux dès que vous en avez la force et le moral car ce sont eux qui justifient notre soif de vie et insufflent un courage que l'on porte en soi, et que bien souvent l'on méconnaît. Cherchez les voix hospitalières ou amicales à l'écoute, il y en a, elles sont là pour vous aider, elles vous aideront.

Enfin, continuez d'écrire, continuez... cela vous permet de vous ancrer dans un partage (lire - écrire) qui est notre raison d'être. Courage !

Bien à vous,

Pascale


Cet "Hôpital" m'a assez profondément touché. C'est un thème auquel je suis sensible pour des raisons personnelles. Ici, nous ne pouvons que mieux comprendre ce que celui qui s'y trouve doit ressentir quand les heures des visites sont passées. Moments qui me font toujours trembler quand j'y pense.
L'odeur, l'horrible odeur, y est formidablement saisie. C'est presque un poème chirurgical, en ce qu'il entre dans la chair du lecteur.
J'ai bien du mal à formuler nettement l'impression d'une lecture. Mais c'est peut-être ce qui fait la teneur d'un vrai texte.



Pour vous, Joëlle, en profonde empathie :


CHANGEMENT DE SAISON

8 Mai 2006

Repartir de cette pensée dérisoire, liée à jamais à ce sentiment du « jamais plus ». Elle hésite encore à écrire de quoi il s’agit. L’histoire est à la fois banale et unique. Il s’agit bien de son corps, le sien ! Le corps de personne d’autre. De cette façon là. Avec les pauvres mots si peu mémorisés qui accompagnèrent l’événement. Elle en parle déjà au passé. L’effet est pourtant présent. Cette pointe de douleur qui reste enracinée. Jusqu’à quand ? Ce qui est arrivé. Ce qui vient de lui arriver. Cette sorte de défection d’organe accompagné d’un compte-rendu chirurgical a été programmée. Dans un autre pays moins médicalisé, elle n’aurait peut-être pas été réalisée, d’autres troubles envahissants lui auraient rendu la vie intime de plus en plus difficile. Ce sang perdu de façon angoissante cette compression invalidante n’auraient pas cessé de l’obséder jusqu’aux limites de l’activité hormonale, elle aussi , génétiquement annoncée, et même au-delà....On apprend ce genre d’évolution de bouche à oreille en écoutant d’autres femmes, en lisant des revues , en faisant des études , ou plus récemment en consultant internet…En prendre connaissance est moins déstabilisant que de le vivre. C’est maintenant certain. Il s’agit d’un deuil infligé. Ni plus, ni moins.

Elle va reprendre son travail comme s’il ne s’était rien passé. Elle doit faire semblant de sauter à pieds joints bien au dessus de l’obstacle. Il n’y a pas eu mort de femme. Pas encore… Alors il faut continuer. Rien n’est décelable de l’extérieur pour ce changement qui est pourtant flagrant et qui l’affecte elle, profondément. Elle n’a pas envie d’en parler. Elle préfère écrire.


9/05/06

Le corps humain semble être une machine parfaite, sauf lorsqu’elle commence à se déglinguer. Quand la douleur s’installe et signale les anomalies dans l’équilibre physiologique et le dévoiement progressif des fonctions vitales, on ne discerne pas encore véritablement l’étendue de l’empire qu’elle s’octroie à sa manière, insidieuse. C’est une pensée qu’on évacue le plus possible hors du champ de la conscience. On répugne vraiment à verser dans l’hypocondrie et son corollaire : la plainte que l’on observe quotidiennement en regardant les autres. Les plus atteints se révélant parfois les plus silencieux : la plainte pourrait devenir intarissable, à quoi bon l’exprimer ? L’apologie du stoïcisme et du courage est bien enracinée dans la nature humaine. On voudrait reculer les échéances, s’opposer à la désintégration des aptitudes physiques à la mobilité, à l’effort … Vient le temps de recompter tous ses abattis, comme après une échauffourée intempestive. Le prendre à la légère ? Dégainer l’humour pour moins souffrir ? Pourquoi pas… mais cela conforte le déni des outrages du temps et du destin. Certains ne se remettent jamais de ce constat désastreux, ils se mettent à paniquer, à hurler… Ils en meurent même, parfois, terrassés par le désespoir. Auparavant, ils se laissent glisser plus ou moins longtemps dans leur révolte, avec le rictus de l’indifférence feinte, comme un refus qui ne dit pas son nom mais donne à voir l’image complète d’une version possible de déchéance, la marque indélébile d’une blessure ouverte qui exhibe ses tourments, ses humeurs massacrantes , ses aggravations à vau-l’eau. Quelque chose de monstrueux pour finir. Quelque chose qui provoque le rejet, le dégoût, la peur aussi … et beaucoup plus rarement la compassion d ‘autrui, même si celle-ci existe et devient de plus en plus codifiée socialement. Voir du côté du terrifiant « protocole compassionnel ». Il est vrai qu’on meurt seuls, même entourés. Comme à la naissance, il y a un seuil de tous les dangers, à franchir, à l’entrée comme à la sortie, et sans garantie d’assistance et de lucidité mentale. On envie parfois ceux qui ne se voient pas mourir, ceux qui passent de vie à trépas comme par effraction, dans un accident inopiné, un meurtre de soi paraissant naturel ou inattendu, une sorte de choix indépendant de la volonté qui aurait prévalu sans que nul ne le conteste. « C’était son heure »… dit-on « Il ou elle avait toute sa tête ou au contraire il ou elle l’avait perdue… ». Penser à la mort ne fait pas mourir. Le contraire semble beaucoup plus périlleux, a fortiori si l’on prétend devoir s’y préparer. S’y préparer était une préoccupation courante dans les temps anciens, mais pas si éloignée que cela, où la survie personnelle était un privilège très aléatoire, et diversement réparti. Dans la culture occidentale avoir une belle tombe gravée signifiait qu’on avait réellement existé. La tournure crématoire que prennent les rites funèbres aujourd’hui, et l’absence éventuelle de lieu précis et circonscrit de recueillement, rend la notion de disparition beaucoup plus radicale. On n’exhume pas des cendres, on les disperse éventuellement, ou on les stocke dans une urne standardisée que l’on peut garder chez soi ou confier à un « jardin du souvenir » … Celui-ci ressemble la plupart du temps à un clapier, et le petit tas de cendres ne représente de toute façon qu’une infime partie du corps défunt habits compris consumés… La mémoire doit reconstituer le reste : c’est une charge parfois pénible et douloureuse pour les vivants. On peut idéaliser le mort, la morte… il est presque incongru de chercher à idéaliser la mort, tant sa nécessité et son absurdité paraissent incontournables. La mort n’est jamais abstraite, elle coupe court à toutes les illusions résiduelles. On évoque souvent le silence sépulcral. Ce que l’on ressent à son contact est indicible en totalité. Les paroles qui viennent ont des allures d’emplâtres sur une jambe de marbre. On le sait, on ne l’admet pas toujours. Parler aux morts est une activité humaine très répandue et pourtant assez secrète. Il y a une honte spécifique à refuser ouvertement la séparation imposée. Cela passe généralement pour un symptôme de la mélancolie. La mutilation provient de l’absence des visages tutélaires dont tous, nous semblons avoir besoin pour rester à peu près d’aplomb dans notre propre sac de peau vivante. Il faut empiler bien des visages au fond de soi pour croire à leur réalité, à leur fiabilité transitoire. On passe beaucoup de temps dans une vie à déplorer les disparitions qui nous déchirent. Le simple fait d’y penser peut nous plonger dans une détresse abyssale. Les toiles de peintres sont saturées de ce type de témoignage, c’est pour cela peut-être qu’elles nous touchent intimement, ou nous rendent coléreux, rejetants … Elles nous atteignent même encore davantage dans les cas où elles ne sont pas figuratives. L’absence de visages familiers sur un tableau est précisément ce qui appelle le souvenir de visages dont nous sommes privés. Quoi que l’on prétende sur sa valeur universelle potentielle, la peinture est en première intention privative. Autant dire qu’elle exprime toujours le rapport au monde et aux êtres de l’auteur même si celui-ci adopte des conventions de figuration imposées La couleur seule ou la superposition des couches de textures, peuvent à elles - seules convoquer ce manque irrémédiable, cet accroc aux contours déchiquetés, sombrement mémorable dans les limbes mouvantes du psychisme.

La maladie est difficilement représentable, ses multiples points d’érosion la rendent fastidieuse, ennuyeuse, voire angoissante à décrire. La maladie sépare les êtres à cause des idées qu’elle rameute, dont certaines sont magistrales comme les gifles : idées concrètes de la vulnérabilité et de la mort qui ne souffrent aucune contradiction. Comment avoir envie de redoubler dans le discours quelque chose qui sonne comme une sentence, un glas auxquels personne ne peut se soustraire ? Reste le sens que l’on peut éventuellement donner à la transmission des symptômes ou à leur éradication sous l’arrivée providentielle de l’acquiescement apaisé. Consentir trop facilement n’est pas pour autant un signe de sérénité partageable. Soit !


11 Mai 2006

Revu, hier le chirurgien. Son « regard de biche «, son empathie perceptible et ses propos, concis, mais enjoués. Je joue le jeu de la désinvolture pour ne pas encombrer son esprit. « Dites-moi tout ! » Dit-il... « Certainement pas ! » ai-je pensé, en lui réservant seulement la description sommaire des effets de l’intervention, avec un peu d’humour pour fuir le pathos de la situation. Prégnance du réel, du révolu, du résolu et adaptation progressive à la nouvelle image intime de soi… Il n’y a aucun mot efficace pour liquider l’énorme contentieux de la perte, la plainte, je l’ai déjà dit, n’est pas la voie que je choisis pour l’instant, elle est inutile autant de temps que je parviens sans aide extérieure à contenir le désarroi. A cet homme sympathique et estimé j’ai offert un petit livre devant la secrétaire. A la fois surpris et visiblement content, il l’a immédiatement feuilleté. Cela m’a étonnée puis fait plaisir. « C’est de la littérature… », ai-je ajouté comme pour signifier que ce qui n’est pas de la littérature était tout aussi important… La secrétaire soudain facétieuse a relevé ma remarque à l’attention du « patron », nos rires ont fusé… J’ai aimé ce très court moment de détente partagée. J’ai rappelé qu’il y avait des femmes en attente derrière la porte, toutes enceintes jusqu’à la pomme d’Adam… Une bouffée de souvenirs m’est revenue en tête… Impression de comprendre ces femmes porteuses de vie… Les mots du livre écrite par un homme, un ami, remplacent-ils tout ce qui ne peut pas se dire dans l’asymétrie notoire de la relation patient - médecin ? J’aime sentir par la pensée ce volumineux bloc de non-dits qui témoignent de nos capacités respectives à tenir sous le joug l’angoisse des responsabilités partagées dans le soin. Beaucoup à dire… Faut-il l’écrire ? A vrai dire, je n’en sais rien… J’écris pour voir ce que j’ai à écrire… Rien n’est plus banal…

14 Mai 2006

Il faisait beau. Nous étions submergés de verdure. Au repas de midi, le sujet est venu presque tout seul. J’ai parlé de la lettre écrite que j’avais préparée avant l’intervention, que j’avais laissée dans mon cartable et qui s’adressait aux miens : les trois enfants et à lui leur père, à la fois indissociables dans mon esprit et différenciés quant au contenu. Impression que cela aurait pu les aider à se serrer les coudes si j’avais eu la malchance de ne pas me réveiller. Cela faisait plusieurs semaines que j’avais cela en tête : comment disparaître sans trop enquiquiner les siens, en dédramatisant déjà pour soi ce qui est toujours pénible pour les êtres qu’on aime, avec qui on a vécu si longtemps. Mais je n’en parlais jamais ouvertement afin de ne pas compliquer la situation, mais aussi par souci de les ménager. J’avais des idées noires et ne pouvais m’empêcher de les ressasser quotidiennement. Cela me semblait légitime et normal, c’est pourquoi je ne me suis pas affolée outre mesure. J’ai simplement choisi de laisser venir les choses sans chercher à me cabrer et en sauvegardant le maximum de clairvoyance intérieure. La tristesse avoisinait un espoir suffisant pour que je m’imagine être capable de surmonter l’épreuve et de continuer dans le meilleur des cas ma trajectoire.

24 Mai 2006 , 9H …

L’épreuve est surmontée certes, mais le sentiment de précarité de l’existence reste imprimé comme une marque indélébile paraphant l’ensemble des pensées et des perceptions. J’accepte cette intrusion sans la cautionner totalement. Je n’ai aucun choix. Elle va atomiser voire hanter désormais la moindre de mes réflexions sur le sens des choses et de la vie. Jamais je ne pourrai me débarrasser de ce voile réducteur d ‘horizon fiché là, devant mes yeux, bien lisible sur les lanières de ma mémoire. Si je ne l’écris pas, j’aurai l’impression de gâcher quelque chose qui m’a été donné à mon insu dans le registre des capacités d’expression. Tant d’êtres ressentent la présence de mêmes stigmates avec aucun mot assez fort pour en évacuer le fiel et l’amertume. Je ne me sens aucunement investie d’un devoir de témoignage, j’en mesure à l’avance la dérision face à la multitude des incarnations possibles. Je ramasse simplement le galet de certitude qui se trouve à ma portée. Je le dépose sur cette page, aussi tranquillement que possible. Je sens déjà la fatigue de son poids d’importance sur mes paupières encore ensommeillées. C’est un rêve qui m’a mise debout ce matin. Des phrases toutes faites que je n’ai eu qu’à cueillir avant qu’elles ne disparaissent. Une conversation avec une amie de travail, connue depuis très longtemps. Nous nous racontions ce que nous savions, sans pouvoir nous arrêter… Elle me questionnait et je ne pouvais m’empêcher de répondre tout en devenant persuadée qu’il fallait parvenir au point de silence idéal. Le moment où tout mot supplémentaire serait vécu comme inutile, dépassant la mesure que nous nous étions implicitement fixées …Je me suis levée avec une drôle de phrase en tête, qu’il me fallait de toute urgence consigner sur un papier tant elle me plaisait . Je l’ai engrangée comme une belle métaphore aux retombées fécondes…


Inédit et sans doute perfectible , ça aussi !
Mth P


Merci, MTh, pour ce long inédit qui me touche et m'émeut. Merci de la confiance qui te pousse à venir partager ici, à la suite de Joëlle Gardes, les mots de notre fragilité.
Je savais, en pointillé, que la maladie t'avait frappée, épreuve reçue de plein fouet. Et vécue, intérieur/extérieur, avec sa cohorte de faits - examens,bilans, ablation - de questionnements, avec son poids d'angoisse et d'incertitude. Il me semble retrouver en te lisant tout un pan de mon adolescence. Non pas que je l'aie occulté - il y a des choses que l'on ne peut oublier - mais parce que j'ai appris à le bercer doucement dans un clair-obscur indolore. Ce pan de passé ressurgit sous tes mots, au fil des phrases, et je retrouve intactes les images terribles de la maladie. Sauf que, pour ce qui me concerne, il ne s'agissait pas de moi, mais de mon père.

Le journal que tu as tenu pendant toute cette période difficile et douloureuse rend bien compte de tous les obstacles à affronter et à franchir, de toutes les interrogations qui importent, envers soi et envers les autres ; la question du deuil est là, aussi,sous différentes formes.

Je voulais juste joindre ces quelques mots à ton "témoignage", que rajouter de plus, pour te dire toute mon amitié et mon affection.


Oui, ce n'est pas par hasard que j'ai déposé cette ébauche de texte au-dessous de celui de Joëlle Gardes avec qui une relation vient de commencer. Il existe des alliances et des concordances entre les écritures que j'ai bonheur à favoriser et à partager. Ici, c'est aussi Terres de femmes et tu connais ma profonde solidarité avec cette notion qui n'exclut en aucun cas les hommes, mais leur recommande de franchir le seuil en s'essuyant les pieds et le cœur lorsqu'ils sont trop embourbés dans le principe prédateur. Nous avons à apprendre d'eux comme ils ont à apprendre de nous dans ce que Régine Detambel appellerait peut-être Les blasons du corps, j'y ajoute volontiers les blessures et ses meurtres minuscules qui réduisent par négligence réciproque le sentiment et pire, la sensation d'exister. Je suis très sensible à cela, tu le sais. En 2010 en redécouvrant la Couleur Femme à travers nos projets, nous aurons à réaffirmer la place du Désir dans l'écologie poétique du présent. J'aime écrire chez toi. Je m'y sens bien. Embrasse la maisonnée pour moi et pour l'homme de tous mes jours.


L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.