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05 avril 2007

Commentaires

Cara Anghjula, il faudrait peut-être faire un dossier sur l'ange.
Maria avait quelque chose d'un ange, Camus le savait, lui.
Bien à vous, là-bas en Corse, terre antique où l'on croise parfois des anges, "où les étoiles n'ont pas de sexe, où les enfers n'ont plus de saisons, où l'anneau des fiançailles tourne la tête à Saturne"...
Avec amitié

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Maria Casarès, — ta voix de feu brûlait sur les planches des bûchers des théâtres, dans la sauvagerie du présent et des siècles passés, flamme vive tu flamboies maintenant dans le creuset de nos mémoires. Toi, tragédienne de l'aube solitaire à la tendre nuit ; modeste ouvrière et nomade officiante depuis le matin jusqu'au soir. Femme intime à la fois faite pour la plus grande intimité et femme si sauvage, si ardente, si fière, femme — de la démesure. Tu fus la femme des défis sacrés, par goût du jeu, du combat et du pari d'abord avec toi-même. Ensuite face au monde des hommes, là, tu savais sceller des pactes avec quelques-uns pour enfanter les rôles les plus lourds, les plus difficiles. Après vint le retour à la solitude et à la nécessaire concentration.

Femme de Galice, — tu fus. Le rire allègre chevillé au coeur, présente comme la mort quotidienne comme la pomme croquée. Maria, avec cette grande santé qui triompha de toutes les grandes épreuves, cette vitalité enracinée dans le corps aimant et aimé. Maria, avec cet appétit sans fin de la vie jusqu'aux dépassements, jusqu'à la brisure du cri, de l'émotion la plus intense. Maria, avec cet amour de la beauté sans cesse voulue, désirée, sans répit renouvelée. Et ceci malgré l'absurde du chemin de l'existence, malgré les détails cocasses de l'histoire et le dérisoire des situations les plus éphémères : — vers l'unique instant de grâce partagée.

— Des larmes pour Maria Casarès ! Oui, mais des larmes de joie, de bonheur !

A la fin des années 60, j'ai eu l'occasion de voir Maria Casares dans une pièce que Maurice Béjart avait créée pour eux deux à l'occasion du festival d'Avignon.

Le spectacle s'appelait A la recherche de...

Des textes de Saint-Jean de la Croix, et notamment Nuit obscure scandés en espagnol par les deux acteurs-danseurs, servaient de support à leur gestuelle. Pas de musique. Seules les voix donnaient le tempo. Pièce forte où l'amour de deux êtres qui se cherchent se sublime dans l'amour mystique.

L'un se fond dans l'autre : "amada en amado transformada" (l'amante transformée amant). L'union avec l'amour divin est symbolisée par la crucifixion finale.

Quelle incroyable force se dégageait de cette femme à la voix immense, de ces deux êtres bruns aux yeux perçants, dont l'énergie fusionnelle allait se fracasser contre les murs de la Cour d'honneur qui la renvoyaient au public religieusement retenu.

J'avais 18 ou 19 ans et j'ai vu la pièce plusieurs fois durant cette saison-là. J'ai beaucoup appris de cette petite femme que l'on croisait dans les chaudes rues de la ville l'après-midi et qui époustouflait son public le soir. Ce souvenir ne m'a pas quittée.

Il me reste de Maria Casarès des éclats de voix, des élans de mots qui me faisaient trembler autrefois... Peu à peu, j'ai compris l'intensité d'une vie et j'ai aimé.

Voici un très bref extrait de "ma" Médée :

L’ange mutique
n’a fait qu’un signe
que l'autre n’a pas compris.
Il se penche      s’égare
en tes sources
et déjà se condamne.
De la mer  jusqu’à la plaine
un écho abrupt
roule sa confusion.

Toi   tu sais la puissance
de tes mains
tu sais les miroirs
tu en sais l’usure
et les reflets absents 
lors des longues nuits
où tout alarme.

Tu pressens peut-être
enclos
ces bourgeons de sang
que déjà tu sacrifies.
Une haine farouche presse
irrésistible
et domine ton désir jaillissant.
Tu ne sais pas encore
la passion tueuse.

Le largo qui t’emporte
ton sein qui irradie
la houle de tes hanches
tout t’étonne.

Nobody, Christiane, Sergiu:

Je me souviens de Maria, arpentant en violence et passion les allées d'un parc transformées en "gueuloir", scandant les vers, roulant sa diction, gesticulant et s'arrachant les cheveux, les bras levés au ciel ! Je crois bien qu'elle répétait justement Médée :

"Il m'a pris mes biens.
Mon rire, ma tendresse, ma disposition à faire plaisir,
à aider, ma compassion, mon animalité, mon rayonnement,
il en a écrasé toute manifestation séparée jusqu'à
ce que rien ne se manifestât plus.
Mais pourquoi un être humain fait-il cela,
c'est ce que je ne comprends pas..."

   Ingeborg Bachmann, Franza

"Où vais-je aller. Y a-t-il un monde, une époque où
j'aurais ma place? Personne, ici, à qui le demander. Voilà la réponse."
Christa Wolf,Médée, Editions Stock 2001.

J'imagine Casarès en Cassandre, qu'en pensez-vous ?

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— CASSANDRE, REVIENS ! —

à Christa Wolf

Cassandre, fille au sombre éclat, visage d'aurore cinglé d'effroi ! Apollon te cracha dans la bouche, la maudite. Et, tu vécus, flairant le sang dans le futur, de ta parole soufflée, bâillonnée, dérobée, — fraCASSANte. Dès lors ton corps ne fut plus que voix pour la terre sourde et les étoiles muettes, pour les mers inutiles et les forêts dévastées.

— De ton intelligence, que faire ?

Cassandre, la préférée des filles de Priam, ta voix en vain sortie de ton corps d'Étrangère, voix sifflante qui parle des autres en toi, cordes vibrantes, cris d'oiseaux magnétiques, déroulés sur bandes, sons inaudibles, flûte oiseaux envolés sous dix ciels de nuit. Non, pas sorcière, mais vision pure, — clairvoyante.

Cassandre, — ton doux nom de CENDRE est forte poésie. Tu brûlas de tes yeux noirs, — calcinés, de ta bouche obscure aux mots obliques. Et quand les hommes firent de toi un oiseau de malheur, tes belles lèvres n'écoutèrent que ton courage.

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