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05 juin 2006

Commentaires

bonjour, comme vous j'ai accompagné Annie Leclerc dans sa dernière demeure au cimetière Montparnasse vendredi dernier, triste,... notre enfance, nos jeux d'enfants tout m'est revenu en mémoire... Sceaux... nous habitions dans des maisons côte à côte... sa maison était la mienne, la mienne était la sienne...je vous dit tout cela pour me présenter ...auriez-vous la gentillesse, si ce n'est pas trop vous demander, de m'adresser l'éloge que vous lui avez rendu ce vingt octobre 2006 par cette triste journée. Meilleurs sentiments. Mado

Bonsoir Mado,

Je ne peux, hélas, répondre à votre requête, car je ne suis pas Hélène Cixous. Je l'eusse fait volontiers si cela avait été le cas.

Amicizia,

Angèle


5 juin : Hélène Cixous fête ses soixante-dix ans

EXTRAIT de Hyperrêve

    « Je serai cette peau demain. Sans doute je préfère le dos. Si je m’en tiens au dos, il a une délicatesse sans âge. La peau est d’un blanc légèrement rosée avec une touche de jaune paille très légère. Au milieu du dos et jusqu’à la taille un semis de taches d’un rose plus vif marbre l’épiderme, puis la peau reprend sa liberté et sa finesse sur les fesses.
     Toute la vieillesse est dans les jambes. L’affaissement, la corrugation, le ravinement, la fronçure du tégument des cuisses, les tuméfactions, les traces de coups violents portés par l’âge, le tuyauté artériel, il n’y a pas de doute, c’est la vieillesse humaine
    J’oins ma vieille heaulmière je me confesse
    Je serai cette peau demain
     Et l’oignant je cultive les temps, les étale à deux mains l’un sur l’autre le sien le tien le mien le nôtre, je broute et je rumine l’avenir, la vieillesse heaulmière, elle est en parfaite santé
    Sauf la Maladie extraordinaire, qui d’ailleurs n’est pas une pure et simple maladie, mais un avis de la mort, un simple appel de l’administration vitale, une maladie circulaire ou une circulaire malade quasiment réservée aux personnes d’un très grand âge qui sont toujours en bonne santé donc à presque personne. Seuls sont concernés les êtres qui vont vers leur centième année, sans cette Maladie leur excellente santé leur monterait à la tête, c’est une maladie pour sceptiques rarissimes. N’étant accueillie que par une proportion infime de la population elle est naturellement orpheline. La plupart des médecins meurent sans l’avoir jamais vue. C’est une curiosité, qui confine jusqu’à l’horreur pour moi, à la représentation que je ne veux pas avoir du travail de l’administration décomposante sur le corps de ma mère, je ne veux pas le savoir,
    on nous demande de verser des arrhes, je réclame, je refuse, je prends le parti de la peau de ma mère aidée par la parfaite santé de ma mère et sa force de résistance radicale aux représentations horribles, l’inflexibilité de son imagination, la raideur de sa raison qui s’est toujours dressée comme une muraille d’acier devant les divagations, surtout les miennes, les hallucinations, le fait indéniable de l’existence de fantômes, spectres, ombres, qu’elle nie sans l’ombre de dénégation, ma mère est une forteresse terrestre, elle ne voit que le visible descriptible. L’invisible, l’imprévisible, tout ce qui immine et se prépare, derrière, dessous, sur les côtés, au-dessus, allusions, analogies, suggestions, insinuations, coïncidences, symptômes, aucune des puissances sans visage propre qui me palpitent le cœur ne l’intéresse
    sa Maladie non plus, même cette Maladie pourtant dernière et indéniablement monstrueuse et terrifiante et dont je n’ai pu lire la description en anglais qu’en sentant mon âme cringe devant l’âpreté et la densité des messages hyper menaçants et maléfiquement métaphoriques, la description n’existant qu’en anglais et dans des publications scientifiques de recherche très spécialisées, car cette maladie est si rare, ne s’adressant qu’à une personne sur un million, la presque centenaire en excellente santé, personne qui, sans cette maladie, pourrait se croire en vue de la non-mortalité, qu’elle n’a aucune valeur marchande mondiale et aucun intérêt même pour l’appétit particulier à la recherche, puisqu’elle ne concerne qu’une personne sur un million et une personne par définition de très courte durée.
    Tout compte fait me dis-je, en tapotant avec une sorte de hardiesse acquise la vésicule crevée sous l’aisselle gauche de la dimension d’une huître, c’est à moi que cette maladie s’adresse indirectement et directement à moi en tant que ma mère à venir et à moi en tant que gardienne de ma mère présente, c’est à moi que toutes ces lèvres flétries ridées adressent depuis leurs cuvettes purulentes leurs récriminations et leurs regrets, ma mère est sourde, elle ne s’écoute pas, elle a une force diminuante innée à l’endroit de tous les événements fastes et néfastes également, d’où sa longévité et par conséquent cette maladie ultime, réservée à des cas comme le cas maternel. Si je lui disais que ses crevasses et ses vésicules parlent, d’ailleurs toutes les ouvertures des corps ont toujours parlé depuis la nuit des temps, pas seulement les plaies des princes assassinés dans les tragédies grecques ou shakespeariennes, que tout ce qui l’ouvre parle, même une valise, mais je ne le lui dis pas.
    Je serai cette peau demain, me dis-je
    Je m’exerce […] »

Hélène Cixous, Hyperrêve, Éditions Galilée, 2006, pp. 37-38-39.

… exercer en tant que gardienne de sa mère encore présente, "une résistance radicale aux représentations horribles", comme en une tragédie grecque…

Voilà une belle vertu également partagée dans le Mare Nostrum et plus largement dans l'univers de l’humain !
Merci chère Angèle de nous rappeler qu’appartenir à cet univers-là peut être une fierté à offrir en partage.

Amicizia

Guidu ___


Joyeux anniversaire ! Je vous souhaite de faire face à l'ultime réalité de l'instant !!


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