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13 mai 2006

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"De même que ce qui vit oscille entre une perpétuelle naissance et une perpétuelle mort, ce qui bouge dans le langage, quand il se veut "autre", oscille entre l'usage et le dérèglement, entre une forme et une matière, entre la volonté et le hasard, entre sens et non-sens."

Jean Tardieu (Dialogue entre l'auteur et un visiteur)

On vient chercher Monsieur Jean, Gallimard, Collection Le chemin, 1990.

Heureuse de vous lire ici, JJD, au lendemain de votre première visite sur TdF. Très beau "finale" pourrais-je dire, avec une belle audace de balancement entre le dérèglement (dont on ne sait s'il est "long et raisonnable") et l'usage. Je donne ci-dessous, pour mes lectrices et lecteurs, les prémices du questionnement de l'auteur face au visiteur.

"Je cherche, en remontant très loin, ce que j'ai toujours cherché : donner un sens à ce que je vois, à ce que j'entends, à ce que j'éprouve. Comme si ce qui "est" n'y parvenait pas de soi-même. Comme si l'obligation de l'aider m'avait été imposée dès l'origine, selon quelque injonction dont je ne sais rien, ni d'où elle vient, ni où elle veut me conduire."

Pour information, ce dialogue, inséré dans la deuxième partie de On vient chercher Monsieur Jean, avait été publié une première fois chez Skira en 1974 dans Obscurité du jour. On le retrouvera dans le volume des Œuvres de Tardieu (Gallimard, Quarto, 2003, pp. 999-1002).

Vous m'encouragez, Angèle, à vous donner une suite à l'évocation d'un poète qui jamais ne me déçoit, qui toujours m'oblige à chercher avec lui "ce qui n'a pas encore de nom".
Le texte qui suit est inédit. Il a été écrit une nuit où conversant avec Jean Tardieu, je ne savais plus qui était le plus présent de nous deux.

CONVERSATION DE L’UN SANS L’AUTRE


POUR JEAN TARDIEU

- C’est toi ?
- Oui, c’est moi .
Depuis le temps que je le lis, c’est la première fois que je commence ainsi cette conversation avec lui. Après mon premier sommeil, quand lui aussi, dit-il, il se levait pour essayer d’inscrire sur ses papiers de nuit, une voix sans personne.*
- C’est toi ?
- Oui, c’est moi.
Qui parle selon vous, lecteurs en abyme, le premier ?
Une question sans doute à ignorer. Ou à feindre d’ignorer.
Avec lui, en effet, il s’agit de se délivrer. L’un, l’autre.
Ou d’essayer de tenir à distance, le soi-même de chacun.*
Nous avons bien entendu et même répondu : c’est toi ? oui c’est moi.
Une manière de se rassurer dans l’épouvante.
Se doutait-il quand il lançait ses petits mots de prestidigitateur qu’une nuit comme cette nuit, un encore vivant - et bien vivant merci - essaierait encore une fois d’attraper sa perche, sa petite ficelle où s’agitait la souris des manèges ?
Lui qui depuis longtemps a pris l’enviable statut de mort prolongé.
Mort ? Enfin, c’est ce que l’on en a dit. Chroniques, éloges et même peut-être descente au tombeau.
Mais sait-on jamais.
Dans le clair obscur du livre que l’on lit, page à page, qui est là, qui murmure et se retourne, tandis que l’autre veille et recompose son image effacée ?
- C’est moi.
- Ah ! c’est toi ?


* jean tardieu

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