« Yves Bonnefoy/Les Planches courbes (XVI) | Accueil | Infidélités »

05 mai 2006

Commentaires

Quel livre ! On ne souhaite qu'une chose, en l'achevant : en recommencer la lecture. Au reste, c'est un livre qui recommence à chaque page.
C'est un livre du commencement du temps, - comment le temps commence à chaque instant. Ou encore : le livre de la digestion d'un passé dans le présent. Je ne dirai pourtant aucun mal de Mrs Dalloway. Si elle n'avait pas fait Mrs Dalloway, Virginia Woolf aurait-elle su - pu - faire La Promenade au phare ? Il faut relire Mrs Dalloway et La Promenade au phare. Echangeant l'un pour l'autre, on se rend compte de la grandeur d'une écriture.
Jean-Marie Perret.

Oui, Jean-Marie, je suis d'accord avec vous. Comme vous le dites très justement, toute la question qui se pose est celle du temps. Temps réel de l'existence confronté au temps du récit. Avec toutes les subtilités que cela entraîne. Au fond, dans Mrs Dalloway, il s'agit de tout condenser, personnages, plongées dans les pensées, en une seule et même journée (où l'on retrouve la règle des trois unités chère à nos classiques : temps/lieu/action !) tandis que dans La Promenade au phare au contraire, c'est de l'éternel recommencement d'une seule et unique journée qu'il s'agit, avec toutes les variations symphoniques que ce jeu suscite. Je relis La Promenade au phare avec délice. Quel bijou ! Et quel humour ! Exaltant !


     « Ce qui compte c'est se libérer soi-même, découvrir ses propres dimensions, refuser les entraves. »
[Virginia Woolf]


     La littérature du Moi est une littérature qui peut être considérée à la fois comme une véritable re-construction de l’être-mémoire et aussi comme un véritable travail de réflexion sur soi et sur des thèmes qui transcendent l’intime vers l’universel. Virginia Woolf prouve dans Promenade au phare ce dépassement de l’écriture comme narration et en fait un véritable moyen pour décrire, mais surtout pour décrier, un existant problématique de la relation masculin/féminin au regard de sa propre histoire de vie racontée sous l’ombre d’un « elle » rempli de sensualité mais aussi d’une extrême violence, dualité propre à cette écriture woolfienne.

     Promenade au phare peut être appréhendé au regard de cette dualité comme un exercice de mémoire et de questionnement. La mémoire centrée sur le personnage de Mrs Ramsay donne la parole à cette femme-mère dont l’existence même dépend de cette maternité et de sa condition de génitrice. La maternité est peinte avec des couleurs d’obéissance et de dévouement aveugle aux autres. Ces autres à qui elle donne et se donne, qui en font une généreuse source de tendresse, d’amour, de réconfort et de dévouement. Mrs Ramsay est le symbole du sacrifice de la mère et de l’épouse. Elle donne de l’espoir au pire moment de déception de ses enfants : elle fait dégager le vent et les vagues du côté de ce phare tant vénéré par ses enfants et par elle-même d’ailleurs. Elle efface ce désespoir soudain installé dans l’âme de ces enfants, renforcé de surcroît par l’austérité virile et décevante du père, « oui, nous irons au Phare demain ! » . Elle les entraîne sur son univers blanc, paisible, passif et omniprésent. Univers rarement exploré par Mrs Ramsay elle-même et qui le temps d’une corvée ou d’une tâche domestique se retrouve face à elle-même, face à cette femme vidée par le temps qui passe sans lui laisser le loisir d’exister pour elle-même, sans pouvoir rencontrer ce Moi tant envahi par ses enfants et par son mari, un Moi effacé et n’existant que grâce à la bénédiction de ses enfants et de Mr Ramsay. Virginia Woolf en retraçant le portrait de sa mère, nous livre aussi une fresque d’une dyade épouse /époux articulée autour de la soumission de l’épouse à la force arbitraire d’un mari froid et sans passion, passion qu’elle ne garde que dans les recoins de son cœur, ensevelie par les années et les hivers qui se succèdent. Même les enfants de Mrs Ramsay semblent certains de cette fatalité qui fait de leur mère l’objet même de leur bien être, un objet rattaché à leur maison londonienne et déplacé tel un meuble indispensable vers les Hébrides. Telle une donne, Mrs Ramsay semble adoucir et remédier à l’austérité froide de la mer déchaînée, qui dans sa force plonge le phare dans le silence et dans l’isolement. Contre l’austérité de cette mer, Mrs Ramsay tente de donner espoir à ses enfants. Une mère contre la mer. Une mer puissante et dominatrice, qui tantôt plonge le phare dans les pires abysses et tantôt le découvrent au plus clair du jour, elle le contient, elle le domine, elle le maîtrise, elle fait frapper contre lui ses vagues puissantes et déchaînées. Au contraire de Mrs Ramsay, maîtrisée par son mari et limitée dans son être et dans son corps par cet être masculin brusque et imprévisible.

     Aucune analyse psychanalytique ne pourrait se passer de cette symbolique omniprésente de ce phare, perché sur une île solitaire et livré à la merci de cette féminité liquide, une féminité d’action et de force à l’opposé de celle de Mrs Ramsay. Toute la dialectique woolfienne se trouve travaillée par cette différence de « féminités », différence d’action et de matière. Des féminités plurielles pour dire que le masculin n’est pas toujours à l’image de ce père puissant et austère mais il est aussi à l’image de ce phare enfoui dans les ténèbres d’une mer virile, passionnée et omnipresente. La masculinité devient elle-même objet de questionnement. C’est quoi ce masculin ? N’est-ce pas cet état de force et de puissance, n’est-ce pas ce moment de déchaînement froid et brutal ? La mer n’est elle pas « masculin » dans ce moment de colère ? La féminité ne devient plus ainsi cette passivité éternelle qui rend Mrs Ramsay esclave d’elle-même, de son corps et des autres. Elle est au contraire un moment de paix et de sérénité, de joie, de sensualité et de félicité. Elle se transforme le temps d’une tempête en un déchaînement de force et de puissance, elle devient masculin et virilité.

     L’écriture woolfienne s’élève au rang d’action, grâce à ce subtil travail scriptural qui permet de frapper par la simplicité du style et la sensualité des images. Action, car Virginia Woolf parvient à nous impliquer avec elle dans une réflexion sur l’ordre établi et sur la condition de la féminité. Une féminité vécue par Virginia Woolf à la façon d’une recherche de soi à travers d’autres féminités. Une féminité à soi que Virginia Woolf ne cherchera pas comme Mrs Ramsay auprès de la virilité de son mari, mais qu’elle retrouve auprès de Vita son amante.

     La détermination du masculin et du féminin n’est plus ainsi du ressort de l’arbitraire des choses mais cette détermination ne dépend que des sentiments et des circonstances de leur occurrence. Mrs Ramsay, mère et épouse perpétue cette féminité déterministe, tracée dans chaque partie de son corps et condamnée par l’essence même de son être obéissant. C’est contre cette féminité statique et passive que Virginia Woolf tente de critiquer du haut de ses souvenirs, elle fait le procès de cette fatalité sociale cimentant les rôles et scellant les destins.

     Mais Mrs Ramsay n’était elle pas malgré sa condition à la recherche de cette liberté qu’elle ne pouvait même pas percevoir ? Ne voulait elle pas tant se libérer de cette virilité tragique en allant vers le phare dominé et dompté ? De sa fenêtre symbole d’enfermement elle traverse ce roman woolfien pour surprendre ce phare tant convoité et tant rêvé ? Ne semble t-elle pas vouloir conquérir ce phallus pacifié par les vagues et les vents ?

     Destins tragiques, ceux de Mrs Ramsay et de Virginia Woolf mortes auprès de cette même eau féminine et masculine à la fois, la même pierre qui érige le phare et lui donne toute sa splendeur et sa vie, fait noyer Virginia Woolf et lui donne la mort. Une mort tragique, pleine de puissance et de douleur à l’image de l’agonie de Mrs Ramsay, laissant derrière elle une maison vide et froide sans féminité et sans vie.

     Promenade au phare est un voyage de mémoire, la péripétie d’une destinée croisée de femmes martyrs et un cri pour la liberté d’exister au féminin sans les jougs des autres et les chaînes de l’arbitraire.




L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.