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27 février 2006

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Voici les sites qui parlent de Patrizia Cavalli/Perdre du temps, voilà mon métier :

Commentaires

Cara Anghjula, n'oublions pas cet immense poète ! Je t'envoie ce vieil article.
Curagiu a tutti ! E amicizia.

________________________________________________________

—  LA  ROSE  DE  ROBERTO  JUARROZ  —

  une méditation au-delà de la pensée,
  une méditation de la lettre,
  où chaque signe est une question
  et chaque mot un double abîme
     R.J.
___________________________________________________________________

La critique contemporaine traîne la poésie dans la boue, — les critiques pleuvent mettant tout le monde dans le même sac ; trop de blanc sur la page, peu de mots, absence de sens, de contenu, jeux de pure forme, formalisme sans aucun rythme... Certes, les recherches langagières ont éloigné un public autrefois fervent. Et voilà que les éditeurs-maquignons lui emboîtent le pas. La poésie, vieille haridelle, boiteuse rossinante, et le poète éloigné de son temps, risible Don Quijote d'un autre âge. Même le journal Le Monde dans sa pauvre page littéraire avec ses piètres auteurs et leur pré carré au triste goût du jour, l'a définitivement reléguée aux oubliettes de notre temps.

— Nombreux sont les ennemis de la Poésie...

Pourtant, de grandes voix sont vivantes, et la soi-disant confidentialité de la poésie d'aujourd'hui ne peut les faire taire. Il en est ainsi de Roberto Juarroz, l'immense poète argentin, méprisé en son propre pays.  Si tant est possible, au risque de l'absurde, de définir la poésie d'un poète en un seul mot, je choisirais celui de Vertige. Ici, tout un monde vertical rend à l'homme sa dignité, — sa stature d'homme debout. Martine Broda a raison d'écrire à son sujet, de parler du visionnaire ou du médium. D'éblouissantes révélations et d'admirables extases traversent comme des éclaircies l'œuvre fort accomplie de Juarroz.

Sa poésie met l'homme face aux vertiges de l'Être. Un monde sans limites s'ouvre sous nos pas, et l'on comprend par ailleurs, la frayeur de certains lecteurs, leur effroi face à l'abîme. Profonde poésie de la pensée, « la pensée intégrante et ultime, la pensée qui sent, la pensée qui crée, l'ouverture du fond. »

Dans sa poésie, ce qui frappe en premier, c'est sa vertu dévoilante qui, perpétuellement, comme la vision toujours recommencée, et renouvelée, met à l'épreuve par son renversement, — l'Autre face, la face cachée des choses. Et là, —  nous pouvons parler de voyance.
Oui, Juarroz est un voyant. Et quel voyant !
Sa vision fend une cécité, transperce les morts, — elle révèle, au-delà de toutes les contradictions.

Dans son pénétrant essai, Martine Broda écrit : chez lui le sujet du poème, loin d'être un « moi » infini, est un sujet sans qualités, auquel  son  dire  « advient comme une cascade à la montagne », mais qui  en  retour  advient  à  ce  qu'il  dit. — Juarroz est un vrai démiurge. C'est à partir d'une chose, d'un rien, du vide que s'édifie un poème de Juarroz.
C'est un bâtisseur à la manière d'Apollon. Son inspiration flamboyante prend naissance dans l'absolu du vide, pour y revenir, et laisse donc au bord du gouffre le lecteur, — transfiguré.
 
Son rythme si proche de la musique est l'Être même de la musique. Oui, la pensée est une autre musique comme le murmure Juarroz dans un poème. Une musique et un rythme nés à partir du rien qui retournent au rien, au blanc, — après l'éblouissement de la vision. La rose de personne aurait pu dire Paul Celan. Cette mystérieuse rose qui fleurit pour rien. Elle fleurit par la langue, dans et pour la langue, elle fleurit dans le vide pour être, — être la Rose dans le monde de l'Ouvert. La poésie de demain aura sans doute la lourde charge de resacraliser le monde et réinventer des mythes en une nouvelle rhétorique. Le sens de la Terre ayant été définitivement perdu, elle redonnera à l'homme un autre sens du Tragique.

Juarroz avait déjà ouvert des chemins vers les épiphanies explosives de cette Parole. Le poète aura alors quatre yeux, s'il veut atteindre à la Réalité, et garder ainsi quelques instants entre ses mots, —  l'Illumination,
— Ô Troisième œil ! — Martine Broda parle de l'œil mental, celui qui est capable de lire à l'intérieur des choses. Cela rappelle étrangement le premier voyant selon Rimbaud et une autre splendide Élévation celle de Baudelaire, celui

— Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Le rôle joué par le silence est fondamental dans l'itinéraire de Roberto Juarroz. C'est lui qui nous aide à nous approcher de l'impossible. Dire l'impossible dans ce que Paul Celan dénommait « cet impossible chemin de l'Impossible. Je découvre ce qui lie, ajoutait Celan dans le Méridien, et finalement amène, le poème à la Rencontre. »
— D'une voyance, l'autre.

Sì, Patrizia Cavalli è rosso vivo e color dell'aria ! Trascinante... proprio come il tuo blog : meraviglioso.
Grazie


Heureuse de te relire, Anne. Du coup, je constate que Juarroz est étrangement absent de Terres de femmes. Il va falloir que je remédie à cela, car c'est un très très grand, et pas seulement à mes yeux... Merci pour ce cadeau et cet hommage. J'en profite pour donner le texte original en espagnol. Cela fera plaisir à tous les hispanophones et hispanisants qui me lisent (dont Pascale, une de mes deux filles, une vraie latinos) :

"Hoy no he hecho nada.
pero muchas cosas se hicieron en mí.

Pájaros que no existen
encontraron su nido.
Sombras que tal vez existan
hallaron sus cuerpos.
Palabras que existen
recobraron su silencio.

No hacer nada
salva a veces el equilibrio del mundo,
al lograr que también algo pese
en el platillo vacío de la balanza."

Robert Juarroz, Treizième poésie verticale, José Corti, 1993, p. 120-121

Une respiration. Un moment de poésie dans une journée (trop) trépidante. Un instant perdu, un instant sauvé...

Ce beau texte de Patrizia Cavalli appelle comme un écho un poème de Roberto Juarroz, que j'aime particulièrement. Le voici, en guise de remerciement pour les découvertes dont Terres de femmes m'a déjà fait cadeau...

"Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n'existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l'équilibre du monde
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance."

Roberto Juarroz, Treizième Poésie Verticale (traduit de l'Espagnol par Roger Munier), José Corti, 1993.

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