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16 février 2006

Commentaires

Angèle, je viens de lire ton beau texte, et j'ai eu envie d'écrire celui-ci. La mort d'Absalon pour moi, c'est celle d'un homme cher au coeur d'une de mes ancêtres...
Une mort que je porte en moi, comme elle l'a portée en elle secrètement.
Le texte que je te mets ici, il m'est donc "sorti du coeur" brusquement après la lecture du tien. Et je le poste ici dans son intégralité, pour toi. Je le poste aussi dans mon blog.

Je te salue bien Angèle. Merci de m'avoir donné par ton expression l'occasion d'accoucher de la mienne sur ce sujet douloureux.

Amicalement
Tahheyyât

Après avoir été mariée, après avoir suivi un bandit d'honneur dans les grottes de la "Montagne", après avoir été la maîtresse de plusieurs propriétaires terriens de la Mitidja, ses anciens patrons, elle était à présent la favorite d'un homme riche, qui lui avait donné deux enfants. Il en avait fait la préceptrice des enfants de la maisonnée.
Le jour, elle enseignait la marmaille, et prodiguait ses talents en temps que couturière et cuisinière. La nuit, une partie de la nuit, elle dormait avec son grand amour Gabriel Angelo, un nom d'ange!
L'autre partie de la nuit, après l'avoir rendu à son épouse légitime, elle ne dormait pas, elle s'en allait rêver ou pleurer ou danser et chanter sous la lune.
Gabriel était aussi un bandit, à sa manière! Et décidément sa vie se passerait à comprendre des hommes compliqués, à bien leur faire l'amour, bien élever leurs gosses, à les attendre une partie de la nuit! à trembler pour eux et pour ceux qu'ils pourfendaient.
Angelo était un violent, mais assez tendre avec elle cependant. Il aimait l'action! Drôle d'action que la guérilla! Drôle de fortune que celle des butins arrachés contre la vie de leurs propriétaires. Parfois, elle sentait le sang dégouliner des mains d'Angelo lorsqu'il pétrissait ses seins ou ses hanches, et l'odeur, l'odeur du sang. La nuit, seule sous la lune, elle entendait les cris des victimes, elle pleurait les viols et les égorgements.
Jamais elle n'acceptait de cadeau d'Angelo, il était convenu qu'il lui versait simplement son salaire et enverrait ses fils chez les jésuites à la Ville Blanche pour qu'ils reçoivent une bonne éducation et deviennent l'"élite" de la nation. Elle avait été recrutée comme journalière mais son intelligence l'avait fait remarquer, et elle s'était retrouvée enseignante, à son corps défendant... mais, lorsqu'on prend de l'âge, il est préférable de ne plus trop courir les champs.
Angelo avait fait construire par les fellahs une véritable hacienda, avec un mur d'enceinte, un portail et son majestueux linteau.
Parfois, et de plus en plus, il se dressait sur les étriers, lâchant les rennes, ouvrant les bras en croix, son cheval lancé au galop, et il faisait une entrée triomphale dans la cour, une sorte de conquérant, de justicier, un Zorro, un démiurge. Ce jeu le grisait. Les enfants qui l'entouraient en poussant des "vivats" lorsqu'il descendait de sa monture, et de loin, sa belle Aïcha qui le regardait en souriant, et son épouse qui accourait en poussant les hauts cris!

Ce jour là, Aïcha était occupée à la lessive, et elle ne pouvait se déplacer au devant d'Angelo qui allait rentrer de sa virée d'un instant à l'autre, les enfants lui avaient dit que la route poudroyait, et elle savait qu'il serait là dans quelques minutes, dégoulinant de sueur, la prenant par la taille, la serrant contre lui, l'embrassant comme du bon pain "Tu as fait cuire le pain Aïcha?" "Oui, patron, du blanc, comme tu aimes, je l'ai pétri cette nuit après ton départ".
Il passerait par les cuisines avant de débouler dans la buanderie.

Elle repensait aux derniers temps, l'atmosphère de plus en plus lourde, l'épouse jalouse la querellant pour des riens, les enfants plus réservés, Angelo soucieux, de mauvaises nouvelles, une tension qui n'en finissait pas de monter.
Frotter, frotter, et puis tremper, tremper, tordre ces grands draps jusqu'à s'en arracher la peau des paumes.
Elle a entendu le CRI, un hurlement qui lui a tordu les tripes et glacé le sang, puis la drôle de clameur des enfants, une agitation inhabituelle. Elle a laissé le drap en plan, moitié dans le bac, moitié par terre, elle a couru, par l'extérieur vers la cour, en s'essuyant les mains sur son tablier de devant. Elle a rattaché son voile. Elle les a vu là, tous. Abdul qui retenait serré le cheval pour l'empêcher de se cabrer et de s'échapper, les enfants muets, interdits groupés en demi-cercle autour du corps immense d'Angelo que Louisette étreignait, secouée de sanglots.
Son crâne fracassé et sanglant. Il avait frappé le linteau du portail de plein fouet, debout sur les étriers de son cheval lancé au galop. La mort étrange et grotesque d'un brigand, le père de ses enfants, son Angelo! Alors elle pensa à Absalon, et elle déchira sa chemise en hurlant.

Merci d'être passée. Je t'écrirai, oui.
Excellente journée à toi et tous les tiens.

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