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23 janvier 2006

Commentaires

Ah ! j'apprécie bien ces Châtaignes... C'est beau, ça sent bon tout autour, et on les sent déjà rôties, ce qui est comme une seconde odeur du feu, après celui du bois de chêne... C'était dans les Cévennes, à l'âge de quatre ans pour la première fois découvrant la France : la route menait droit à l'auberge, on rentrait à la nuit ; en contre-bas, par delà un muret, il y avait un cirque, un cirque minuscule avec quelques lumières, un feu et des poneys à paître. Au long, dans l'obscurité, l'odeur acide des platanes, mais traversée de l'immense odeur des châtaigniers, odeur d'un bois qui nous semblait immense, plus haut, sur les pentes. Mais l'enfance elle-même est immense. Génolhac : un pays qui n'est pas à moi. Et dont j'ai l'être toujours, pourtant - avec l'odeur immense des châtaigniers. J.-M.

Comme l'on ne peut donner que ce que l'on a, les châtaignes furent une des principales exportations du pays.
Cordialement

Comme votre temps des châtaignes ressemble à mon temps des mirabelles! Comme votre pays et le mien ont une parenté secrète et évidente pourtant...
Comme vos souvenirs me ramènent aux miens et au goût sucré et gourmand des lèvres collantes du jus des fruits d'or ou, plus tôt dans la saison, bleuies par les brimbelles; voire, plus tard cette fois-ci, à mes pas dans les sapinières, à la recherche de champignons, les sens tournés par l'humus et l'aspect cathédral de mes forêts...
Que de souvenirs de personnes chères sont associés à ces moments...

On entend ici la nostalgie de la châtaigne.
Et pas seulement celle du dernier automne.
Mais à mettre mes pas dans ceux de ton souvenir, voilà que ce sont mes mains qui causent.
Elles se font coquines et tirent la langue au temps qui passe. Mes doigts frisent les moustaches en mémoire d’épines gourgandines et se régalent déjà de la cape coriace et de la petite peau âpre à ôter d’un revers d’ongle au plaisir des papilles.

« Croque la graine qui chut » chuchote digitale l’empreinte perlée de sang.
Et il me semble bien qu’elles disent là le plaisir d’être aujourd’hui…

Dans les vergers de la mémoire
La bogue des souvenirs laisse parfois échapper ses fruits d’enfances
Piquant mon âme des sourdes douleurs de la nostalgie

* Réponse à temps :
Et en retour "Baccalà per Corsica !", "de la morue pour la Corse !", celle, racornie, que les Génois ne pouvaient plus vendre à la criée. Ce proverbe est resté ancré dans toutes les mémoires corses.

Les châtaignes, oui, mais aussi le père... qui n'est plus là, la mort du père, la douleur ineffaçable qui s'ensuit, l'absence lancinante, la présence aussi comme une lueur dans les jours sombres, les souvenirs qui sans cesse ramènent à ce père parti trop tôt, avant l'heure...

* Jean-Marie: Merci d'évoquer votre enfance, vous le faites si bien ! Je reconnais des choses entraperçues, couleurs, parfums, lumières. Nous partageons les mêmes paysages. Celui de l’enfance est immense, c’est vrai. Mais le miracle ne vient-il pas aussi de ce qu’il tient tout entier dans une bogue de châtaigne ?

* Alfred : J’avais oublié les « brimbelles » ! Vous les ramenez à ma mémoire et les voilà qui resurgissent, tout droit sorties de la Vanoise. Je me souviens de mon étonnement et de mon émerveillement aussi, lorsque j’ai découvert l’existence de ce fruit aux syllabes teintées d’enfance. C’était un jour d’excursion en montagne. Je ne connaissais jusqu’alors que les airelles, et encore, de nom seulement. Et je n’avais encore jamais vu de marmottes. Ce jour-là fut un très beau jour !

* Edith : Oui, tu as raison, Edith ! Il y a aussi la saveur d’aujourd’hui et le plaisir d’écorcher de l’ongle le duvet doux et pelucheux qui protège la couleur ivoirine du fruit. J’aime aussi le croquer cru, à pleines dents, chapardé dans la cuisine où je le délivre du bouillonnement de la marmite.

* Yann : ta nostalgie me touche et me bouleverse. « Mon beau navire, ô, ma mémoire avons-nous assez divagué dans cette onde amère à boire, avons-nous assez navigué ! » (J’improvise de mémoire sur des vers d’Apollinaire, j’espère qu’il ne m’en voudra pas !)

* Yves/Temps : Les temps ont changé. La morue est devenue un plat de luxe. Quant aux châtaignes, elles mériteraient de meilleurs soins. C’est pitié de voir les belles châtaigneraies corses, laissées à l’abandon (mises à part quelques exceptions !).

* Pascale: oui, Pascale, tu as vu juste. Mais je crois que tu ne dis pas tout et que tu as vu bien au-delà encore. Merci à toi !

Ton évocation du père me bouleverse. Ce chagrin que tu as connu si jeune et que tu portes pour toujours, je le connais maintenant. Se raccrocher aux dernières images, ne pas les perdre, craindre d'oublier une voix...
Je me souviens avoir vu ton père au moins deux fois : un jour chez toi où il nous avait fait mettre en cercle en nous tenant les mains avec les bras croisés "comme les scouts" et en scandant une chanson. Puis, une autre fois dans sa voiture : il te conduisait au lycée. Un Monsieur souriant avec des lunettes...
Je pense à toi et je t'embrasse
christiane

Christiane, je n'oublierai jamais que c'est grâce à Terres de femmes que nous nous sommes retrouvées. Tu es venue à ma rencontre, un jour de janvier 2005, toi mon amie corse des années d'enfance et d'adolescence, des années Montgrand, à Marseille. Depuis, nous nous sommes revues, sur notre île, et immédiatement reconnues. Après tant d'années.

J'ai complètement oublié le souvenir auquel tu fais allusion, cette ronde que mon père nous avait fait danser. Mais cela ne m'étonne pas de lui. Il aimait jouer et rire avec les enfants, partager leurs jeux et leurs chagrins. Moi, je ne me souviens pas avoir rencontré ton père. Tu m'en parlais, pourtant. Il travaillait beaucoup. Et de ta mère, j'ai gardé une image floue, celle d'une belle femme blonde. Je revois la véranda où nous avions déjeuné et cette vue superbe, imprenable sur les îles de Marseille. Tu habitais dans la lumière de la mer. Et tu ne l'as jamais quittée.

Texte totalement bouleversant, Angèle, qui me met les larmes aux yeux. Mais aussi texte tellement abouti, avec ce glissement insensible de la châtaigne, si ambivalente, nourricière et pourtant d'automne, vie et mort imbriquées, vers le deuil, le pressentiment, le souvenir, l'évocation. Je me demandais simplement si vous deviez éviter toute personnalisation et si je ne préfèrerais pas que vous disiez "mon" père au lieu de dire "le" père, plus froid, plus distancié, et qui donne un air un peu vieux et surtout figé, à cette figure paternelle qui semble si jeune, si fraîche, si incroyablement présente dans votre texte ?

Florence,
Si je peux me permettre de mettre mon petit grain de sel... "Le" père a une résonance tellement universelle ! Chacun/e peut ainsi faire sien/ne ce père qu'Angèle évoque dans son émouvant récit. En fait, je trouve le choix de l'article plutôt que du possessif particulièrement judicieux. Interprétation toute subjective bien sûr... et qui ne vaut que par mon ressenti !!!

Florence/Pascale,

Merci, Florence, pour ce beau témoignage. Mais, si vous me permettez d'aller au bout de ma pensée, je crois que le point de vue de Pascale rejoint pour grande partie le mien. En effet, le choix de l'article défini est tout à fait délibéré. En ce sens que mon père, à mes yeux, a désormais rejoint "mon" univers mental cosmique et une temporalité cyclique ("la saison du père" en quelque sorte), un temps d'avant toute temporalité définie par "notre" présence au monde. D'où cette nécessité de distanciation dont vous parlez si justement, Florence.

Par ailleurs, tous les textes de cette série appartiennent non pas au genre purement autobiographique, mais à celui de l'autofiction. Ce qui m'a incité à longuement réfléchir au choix des pronoms et, au final, à délibérément opter pour la 3e personne du singulier (sauf pour le texte "Mariuccia", où j'ai choisi le tu). 3e personne qui ouvre davantage sur la créativité (du moins la mienne) et me permet d'envisager de plus vastes perspectives ("ouvrir le champ/chant"). En tout cas, merci à toutes les deux pour ces analyses très intéressantes sur une problématique de l'écriture que je crois essentielle.

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