« L’armée des ombres de Balthasar | Accueil | 16 décembre 1989 | Mort de Silvana Mangano »

15 décembre 2005

Commentaires

Quand une lecture suffit à vous *transe*porter ...

Un moment de magie partagée

Merci Angèle de nous donner à (re)découvrir ces lignes

Claire Mareuil

La citation ci-dessous est extraite du roman Amanscale de Maryline Desbiolles. Je la propose en lecture dans l'espace entre "Nager" de Jean- François Agostini et "Me voici restitué(e) à ma rive natale" de Saint-John Perse :

« La nageuse n’a pas encore repris sa respiration. Le bras est en extension au-dessus de la tête et la tête est presque entièrement plongée sous l’eau. C’est un crawl lent, paresseux, magnifique. Seule la perfection du geste est visée. Il reste tout l’infini du monde à traverser. Qu’importe la vitesse. Sur les épaules qui émergent un peu brillent quelques gouttes d’eau saisies par le soleil, quelques gouttes d’eau dans le bonheur de ce saisissement, quelques gouttes d’eau qu’on dirait rapportées, comme un butin de guerre des eaux obscures. »

En écho à l'extrait choisi par Edith, ce presque final de Fuir, de Jean-Philippe Toussaint.

"La mer devint plus vaste, plus lourde à mesure que je gagnais le large, je me sentais porté, emporté par la houle qui me soulevait, immense et ondulente, il y avait de petits remous de surface, des frémissements de vagues, des lames en formation qui se fendillaient en laissant échapper quelques filets d'écume. Je n'avais pas dû nager beaucoup plus de cinquante mètres, cent mètres au maximum, quand j'aperçus un petit rocher émergé au loin, autour duquel l'écume paraissait bouillonner, un petit rocher en mouvement, ou plutôt la tête d'un nageur, la tête de Marie qui apparaissait dans l'obscurité à cent cinquante mètres de là [...] Marie ignorait que j'étais parti à sa rencontre, elle ne me voyait pas et continuait de nager à son rythme, la tête enfoncée dans l'eau, qu'elle ne ressortait qu'occasionnellement pour respirer. Je nageais toujours vers elle, je l'avais reconnue à présent, je ne voyais pas encore ses traits, mais je reconnaissais sa silhouette et sa manière de nager. Je m'étais arrêté dans l'eau et je lui faisais signe, je l'appelais dans la nuit quand enfin elle m'aperçut. Nous nagions les derniers mètres pour nous rejoindre, à bout de forces l'un et l'autre, je distinguais ses traits dans l'obscurité à présent, qui apparaissaient et disparaissaient dans l'eau ondulante, sa figure méconnaissable, froide, dure, exténuée, ses joues livides, une expression de hargne sur son visage, de ténacité et de détresse, d'épuisement, un regard de naufragée..."

Jean-Philippe Toussaint, Fuir, Editions de Minuit, 2005, pp. 183-184

Il faut lire ces pages magnifiques jusqu'au bout, d'une seule traite, en épousant le rythme des phrases, en se laissant porter par leur flux et leur houle. Et ne reprendre son souflle qu'une fois arrivé au point final, une fois le lecteur rejeté hors d'haleine sur la rive comme un nageur mort. Qui s'étonne, ballotté par les derniers ressacs, de se savoir encore en vie !

"Suis-je venue
La lumière sera pareille
Exactement
Peut-être même un peu plus belle
Qu'avant
Elle m'aura perdue
Et puis après?
Pour la terre nul intérêt
Que je vive ou je meure
Pour moi c'est l'unique commencement
Dans une heure
Je serai cendre ou diamant."


Anne Perrier, Le Petit Pré, Editions Payot, Lausanne, 1960.

L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.