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21 novembre 2005

Commentaires

J’attendais, j'attendais pour lui trouver SA place à cette photo...
J'adore cette mise en scène de il mare (c'est vraiment contrariant que mare soit masculin en italien !)

Ce texte de Maulpoix est enjoué, joyeux... cela fait du bien !!!
Même si le plus souvent la mer m'angoisse, là elle apaise...
Je vous aime tous les deux et avec vous j'irais volontiers loin sur la mer …

Oui, Ivucciu, c'était pas du rouge qu'il fallait aujourd’hui...
C'est qu'il est subtil et tendre le webmaster-éditeur-typographe-soutier...
Je l’aime et j’ai raison, TdF grâce à lui, c'est un SITE top, pas un blabla blogue !!!

Grazie et baci a te caru fratellu,

Guidu

J’ai l’impression que les hommes et les femmes de Méditerranée ont un rapport moins tragique avec la mer que nous autres de l’océan et de l’Iroise…

Je me trompe ?

De l'eau toujours de l'eau (angèle 2, la mâture de la mer) ; voilà bien l'élément premier. Et nous, pauvres bouseux de l'intérieur des terres, ne faisons que contempler ces merveilleuses photos de l'essentiel élément en rêvant de ses bienfaits ancestraux !

Flap ... l'oiseau se pose et dépose

*

Fenêtre de lumières où les bleus se mêlent
Colonne qui nous projette dans un ciel de démesure
Brumes enveloppantes de nos doutes
Mer sombre et profonde d'espoir ou de désespoir
L'écume qui s'agite nous turlupine.

*

busard

Photographie de Guidu qui accompagne à la perfection les mots savoureux de Maulpoix. Il y a dans les deux cas un rapport charnel à la mer, mêlé à une certaine forme de distance, qui ressemble à du respect mais aussi, peut-être, un peu de crainte.

En contrepoint du texte d'hier de Jean-Michel Maulpoix, voici pour les anglophones et les autres, une jolie citation que j'ai trouvée sur le site de P. Smith mais dont je ne connais malheureusement pas la provenance :

"We are tied to the ocean. And when we go back to the sea, we are going back from whence we came. "

"Nous sommes liés à l'océan. Et quand nous retournons à la mer, nous retournons d'où nous venons."

Magnifique, j'ai été transportée par ce livre. J'ai fait un lien chez toi. A bientôt Angèle, bon week end.

Chère Pascale,
Cette phrase a été prononcée par le président John F. Kennedy le 14 septembre 1962 (Australian Ambassador's Dinner for the America's Cup Crews, Newport).

Merci à vous. Je souhaite aussi vous dire combien je suis heureuse de pouvoir communiquer régulièrement avec vous. TdF tient désormais une place de choix dans mon existence quotidienne...

Oui, Chrysalide, je ne suis pas surprise que ce recueil t'ait plu. Il te ressemble.

Si tu veux découvrir une très très grande, rends-toi ICI. J'étais totalement chavirée ce matin en mettant ce poème en ligne... Manguel fait un superbe travail d'archéologue et médiateur avec sa collection "Cabinet de lecture".

Chemins de la Mâture

1

Sur les chemins de la mâture
il faudrait une armure
en plus de notre écorce

mais je n’ai pas la force, mais je n’ai pas la force

le soleil au cyprès est de mauvaise augure
pour le tronc qui a fait le vœu de la mâture

2

parfois, la roche ne veut céder au bois
bois contre pierre, falaise contre sapin
en concurrence pour le roi
dans les faveurs de l’eau où sourdait son destin

qui venait te chercher, de la plaine ou de la vallée,
sur des hauteurs qui ne regardaient que toi ?
qui venait à tailler quelque chose de droit,
pour l’horizontal ? chemin de labeur, route pénible,
changement d’horizon
pour ce tronc qui n’aspirait
qu’à paresser
sur les Pyrénées

3

sur les chemins de la mâture,
un mètre dure plus d’une année,
et ce qui est avant, et ce qui est après
est d’une autre nature

entre le tronc et le mât, dis-moi,
quelle correspondance
qui ne déchire l’arbre, le paysage, la vague, et toute forme de croyance?
et Qui te fait souffrance, montagne que l’on déracine
et que l’on redessine
au gré non pas des choses mais des ambitions ?

ou l’ambition des choses ?
ambition de géant, géant contre nature, chose féroce
qui nous force à quitter jusqu’à notre écorce
et qui suce la sève de ce qui vivait
- vivra encore
mais d’une autre manière
peut être plus choisie
que la première

4

je ne suis même pas le premier tronc qui passe
et non plus le dernier
car la route du Moi était déjà tracée
jusqu’à un point : la mer
jusqu’à ce point, vois-tu, où finit le passé

montagne de sable
tu t’affaisseras de tous ces trous et ces tunnels
façonnés dans ta chair
avec ta blessure étroite et longue
qui n’épargne
ni la France ni l’Espagne
ni le reste du monde

puisque la terre est ronde
et que ta tête est blonde

mon enfant qui m’a creusée si intensément
que j’ai porté jusqu’à ce maintenant
au bord de l’eau à bord de moi
cœur de chaud en porte à froid
qui a plié lances de bois
empiété dans la pierre au dessus du torrent
mon enfant…

5

les Pyrénées sont un avant-départ
ventre gonflé de l'infant qu'elles nourrissent
bois façonnable et bourgeon à l'instar
de la tige voilée sur la barque d'Ulysse

le chemin de la mâture
parfois seulement me rassure

après trente ans de trente mètres
peut-être...

6

un jour on ne retient
que le tronc dans sa chute
que le mont amputé
et le lendemain
c'est le fût transcendé
qui apparaît en bord de mer
mât téméraire, mer espérée!

7

mon rapport à la vague
sera d’embrun
sera d’humidité
et seule ma voile un instant relevée
transportera mille mers
et sous la coque et sous mon pied
et sous l’océan traversé
et au delà de l’eau
et au delà de l’ancre
mon Dieu …. les Pyrénées

si le sel brûle mon bois
si la mouette pose ses fientes
sur mon âme
qui était végétale,
Montagne du passé
reconnaîtras-tu encore
celui qui avait planté
sa racine, profonde, en toi
bien avant que dans la coque ?

de terre et de mer
ainsi va mon destin

et de poussière et de poussière
lorsque j’aurai fini
de brûler pour les tiens

8

en certaines heures
et à certaines places
(comme sur la terrasse)
c’est le vide des épines
qui me fait souffrance

parsemées sur un col
près de la célestine
au rebord de la France
tapis épineux doux à mon pied
qui renvoie dans le ciel
un parfum de girolle,
boisé, sans une once de sel

tronc nu, mes aiguilles me manquent
et mon habit imaginé
les soirs d’été
par les contrebandiers

tronc nu, j’ai la branche oubliée
dans les pattes de l’ours
et ma cime a été
rabotée par la course à la mer,
la course à la guerre
O fruit de mon écorce

et je n’ai plus la force et je n’ai plus la force

9

le mât a ses raisons
et ses lents mouvements
lorsque la lune est pleine
mais le tronc, lui
immobile et vivant
devient d’argent !
les lunes se reflètent
dans chacun de ses yeux
et c’est un peu de Dieu
qui descend à la plaine.

sur le chemin de la mâture
des demi-dieux expirent
sans couronne d’épine

10

certains jours, à la seconde
où le soleil explose
le tronc n’est plus un bois
qu’on traîne et qui repose
dans l’entre-monde

car la mer touche enfin
aux racines perdues
et trente ans sont passés et le passé n’est plus.
combien de lunes ?
combien d’étés ?
et pour combien de nous jamais ressuscités ?

entre-monde dans l’entrejambe
qui sent l’arbre
et qui sent l’ambre
antichambre marine
couleur de mer, parfum d’épine
O cimetière sans tombeau

et ceux qui le traversent ont rêvé de bateaux
dont l’ancre aurait mémoire de racine
et dont la voile irait remonter les cours d’eau

11

tombeau sans cimetière
laisse moi deviner
quel sera mon passé !

sur le chemin de la mâture
parcouru en arrière
la mémoire n’a cure
de lier les espaces.
et le temps passe et le temps passe
avec sa traîne de mariée
brouillant la trace de l’hymen
chaque fois consommé

12

double vie du bois
l’une avide
de ses choix
et l’autre,
la première
en son destin de conifère
qui croît, qui croît !

double bois qui ne ment pas
car ce que l’un oublie
l’autre le lui rappelle
et ce que l’un décèle
l’autre le multiplie
et lorsque le premier retire sa ramure
c’est à son descendant d’en porter la blessure

sur les chemins de la mâture
l’être, avant de naître
vient d’un autre avenir

13

renonce à ta vallée, embrasse la voilure
et largue tes racines au gré de nos voyages
le ciel s’étend immense au dessus du voilier
et se souvient encore du plus beau des naufrages

Soldat des Pyrénées
tu seras Roi de la Mâture

Mât de misère
résigne
ton essence résineuse,
creuse
la pierre pour mieux croiser l’air
et pose ton mystère
sur la forêt de signes

sur le chemin de la misaine
le chant du cor répond
au chant de la sirène

Ulysse ! Ulysse !
est-ce la biche est-ce le goéland
qui chuchote ton nom au travers des haubans ?
es-tu mon fils
ou celui de Roland
attaché au grand mât
et détaché du temps ?

14

Arbre qui dévale la pente
promis tantôt au feu
tantôt à la charpente
et parfois même à l’encre
sur le parchemin
je te souhaite souvent le plus long des chemins
celui qui mène au port aux marins et à l’ancre
qui est une promesse avant d’être un destin

c’était hier, c’était demain,
ce sera maintenant.

dans cent ans,
mille ans peut-être
bien après le déluge
ce sont trente mètres
de bois dur
qui seront le refuge
des esprits naufragés

sur le chemin de la mâture
la mer est au futur
la mort est au passé
et il n’est pas d’amour qui ne trouve voilier .
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(A la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, la marine royale française ne peut plus se ravitailler en bois dans les forêts du nord de l’Europe. Elle se tourne alors vers les ressources nationales, et notamment vers les Pyrénées. Des chemins parfois tracés dans la roche même, au dessus de 200 mètres de gouffre, ont gardé jusqu’à nos jours le nom de “chemins de la mâture”, puisqu’ils étaient conçus pour laisser passer des fûts de sapin longs parfois de trente mètres, destinés à faire des mâts, ainsi que les boeufs qui les tiraient. )

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