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06 novembre 2005

6 novembre 1820/Leopardi, Zibaldone

Éphéméride culturelle à rebours




6 novembre 1820

    « Celui qui sait se nourrir de petits bonheurs, qui recueille dans son cœur les petits plaisirs qu’il a éprouvés durant la journée et qui sait donner du poids à ses petites aventures, traverse facilement l’existence, et s’il n’est pas heureux, il peut croire qu’il l’est sans s’apercevoir qu’il n’en est rien. Mais celui qui ne s’intéresse qu’aux grands bonheurs, qui compte pour rien ces petits événements agréables, ces petites victoires, satisfactions, réussites, etc., qui ne cherche pas à s’en nourrir, qui n’y revient plus et qui pense que tout n’est que néant s’il n’atteint pas le but important et difficile qu’il s’était proposé, celui-là vivra toujours dans l’affliction, dans l’anxiété, sans aucune jouissance et il ne trouvera jamais qu’un malheur perpétuel à la place de son grand bonheur. Et quand il l’atteindra, il le trouvera bien inférieur à ses espérances, comme cela arrive toujours avant ce que l’on désire et recherche ardemment. »

Giacomo Leopardi, Zibaldone, Editions Allia, 2003, p. 208. Traduit de l’italien, présenté et annoté par Bertrand Schefer.





Castagne_di_cinarca
Ph, G.AdC




6 novembre 1823

    « Dès que l’homme pense, il désire, car il pense autant qu’il s’aime. À chaque instant, à mesure que sa faculté de penser est plus libre et moins empêchée, et qu’il l’exerce pleinement et plus intensément, son désir est plus grand. Aussi, dans un état d’assoupissement, de léthargie, de certaine ivresse, dans les plis et replis du sommeil, et autres états dans lesquels la proportion, la somme, la force de la pensée, l’exercice de la pensée, la liberté et la faculté actuelle de la pensée sont moindres, plus empêchés, plus faibles, etc., l’homme désire proportionnellement moins vivement, son désir, la force, la somme de celui-ci sont moindres; et c’est pourquoi l’homme est proportionnellement moins heureux. Plus s’étend cette action de l’esprit, qui est inséparable du sentiment de la vie et relative au degré de ce sentiment, et plus s’étend, toujours relativement à son degré, le désir de l’homme et du vivant, et l’action du désir. Chaque acte libre de l’esprit, chaque pensée qui n’est pas indépendante de la volonté, est en quelque façon un désir actuel, parce que de tels actes et de telles pensées ont une fin que l’homme désire à ce moment en proportion de l’intensité, etc., de cet acte ou de cette pensée, et toutes ces fins touchent le bonheur que l’homme et le vivant désirent nécessairement par nature plus que toute autre chose et qu’il leur est impossible de ne pas désirer. »


Firmaleopardi_1

Giacomo Leopardi, id., p. 1623.




COMMENTAIRE


    Longtemps méconnu en France, Giacomo Leopardi est pourtant considéré comme le grand maître de la poésie du XIXe siècle en Italie. Où tout citoyen, aussi modeste soit-il, connaît et récite de mémoire, aujourd’hui encore, des passages entiers du recueil des Canti. Le poète fait partie du patrimoine culturel national au même titre que Dante ou que Verdi. Leopardi est un poète charnellement vivant dans la mémoire de tous.


À propos de Giacomo Leopardi

    Né à Recanati, dans les Marches, le 29 juin 1798, mort à Naples le 14 juin 1837, Giacomo Leopardi est le fils d’aristocrates austères, douloureusement marqués par la Révolution française et l’effondrement politique qui s’est ensuivi. Recanati est alors sous domination napoléonienne, domination politique que la famille rejette farouchement. L’enfant grandit au milieu des livres, dans une atmosphère que ce chaos absolu a rendue étouffante. Mais la précocité intellectuelle de l’enfant, sa curiosité studieuse le protègent partiellement de la sombre piété maternelle et de la rigidité paternelle. Il se jette à corps perdu dans la lecture des grands classiques français en même temps que dans celle des philosophes des Lumières dont les ouvrages, qui occupent des rayonnages entiers de l’immense bibliothèque familiale, ne cesseront d’alimenter sa critique. Cependant, la fréquentation assidue des Anciens reste pour lui le creuset essentiel de sa recherche poétique. Passionné de philologie, il est, dès l’adolescence, reconnu par ses pairs, que le haut niveau d’érudition de ses travaux comble d’admiration. D’un physique contrefait que sa santé fragile accentue encore, Leopardi souffre d’une solitude qui nourrit sa pensée philosophique, assoiffée d’infini. Souffrance infinie, elle aussi, qui contribue à faire du poète la figure archétypale du génie malheureux. Pour autant, il serait « infondé » de voir dans Leopardi un « romantique », car celui-ci n’appartient à aucune école et ne s’inscrit dans aucun courant. C’est un homme seul face à l’histoire, seul et malheureux dans son écriture. Une écriture qui, à elle seule, révolutionne la poésie italienne.


À propos du Zibaldone

    Extrêmement difficile à rattacher à un genre littéraire précis, le Zibaldone est une somme de 4 526 feuillets rédigés par Leopardi de 1817 à 1832. C’est un chef-d’œuvre d’une immense portée, témoin magistral du travail de pensée et de recherche d’un des esprits les plus vifs de son époque.

    Il a pourtant fallu attendre l’année 1898, centenaire de la naissance de Leopardi, pour que le Zibaldone voie enfin le jour. Publiée par le poète Giosué Carducci, l’œuvre ne comporte pas de titre. Mais des pages foliotées. L’index mentionne cependant l’expression de Leopardi « mon Zibaldone di pensieri ». C’est cette expression, très évocatrice pour le lecteur, qui a été retenue comme titre définitif de l'œuvre.

    D’étymologie incertaine et brumeuse, ce mot ancien de « zibaldone » serait un terme culinaire, apparenté au « zabaione », le sabayon. Crème onctueuse obtenue grâce à de subtils et habiles mélanges d’ingrédients. Mais encore ?

    Pour Leopardi, philologue amoureux des mots et du langage, la lettre Z qui est à l’initiale du mot, est à elle seule porteuse de sens. Elle évoque ces « parole pellegrine » qui conduisent aux pensées vagabondes. Pour le poète, l’aventure de l’écriture consiste avant tout à mettre au jour ces mots « pèlerins », élégants, flous et savoureux. Selon la formule du traducteur Bertrand Schefer, des «  mots indéfinis pour un projet infini ! »

    Le titre du recueil Zibaldone laisse pourtant imaginer un apparentement de cette œuvre aux « miscellane », à ce que l’on appelle en littérature des « mélanges ». On y rencontre tour à tour des ébauches, des notes, des aphorismes, des dissertations, des critiques littéraires, des réflexions philosophiques. Mais également quelques éléments autobiographiques que Leopardi a intitulés « Polizzine non richiamate ». « Petits bulletins non mentionnés » qui figurent dans l’index général. Y sont abordés les grands thèmes léopardiens, les références aux théories des Arts et des Lettres, Les Mémoires de ma vie. Cependant, pour des raisons qui nous échappent encore à ce jour, Leopardi interrompt brusquement son travail de réflexion, s’éloigne de son œuvre pour se consacrer à la réédition de certains de ses ouvrages antérieurs.

    C’est à Naples qu’il vit les dernières années de sa vie en compagnie de son ami Antonio Ranieri dont il est l’hôte. Il écrit les Paralipomènes à la Batrachomyomachie ainsi que les derniers vers des Chants. Cette vaste composition lyrique, menée simultanément au Zibaldone, se clôt sur le poème intitulé « La Ginestra ». Composé quelques jours avant sa mort, « Le Genêt » est un véritable poème testamentaire, inspiré par la nature hostile du Vésuve contre laquelle l’homme combat en vain.

    Commencé dès 1817, le Zibaldone est une sorte de « matrice », un « magma » dont émergent des blocs parfaits, qui se suffisent à eux-mêmes. C’est une « chambre noire », une « machine mécanique occulte » dans laquelle Leopardi voit sa propre langue restituée à l’intérieur des langues étrangères. Une œuvre d’où se dégage une « Métaphysique du langage ». La seule qui reste lorsque toute métaphysique a disparu.

    Œuvre monumentale à nulle autre pareille, Zibaldone est « une architecture », dans l'acception proustienne du terme. Un véritable « laboratoire expérimental du roman moderne », qui ouvre la voie à Musil et à Joyce.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





GIACOMO LEOPARDI

Biblioteca_leopardi_recanati__bis
Source

Pour en savoir plus sur le
Zibaldonepetiteimage2 de Leopardi, voir l'article que Florence Trocmé et moi-même avons rédigé pour le magazine de Zazieweb, au lendemain d'un entretien avec Bertrand Schefer.


Voir aussi:
- (sur Terres de femmes)
2 janvier 1821/Leopardi, Zibaldone ;
- (sur Terres de femmes)
10 janvier 1821/Giacomo Leopardi, Zibaldone ;
- (sur Terres de femmes)
Giacomo Leopardi/À Silvia ;
- (sur Terres de femmes),
Giorgio Agamben/Écritures bustrophédiques.



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Commentaires

Merci de m'avoir fait découvrir Leopardi. Je manque de culture. Je suis en train de dévorer les Canti !

C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai découvert le petit texte de Leopardi qui commence par : "Celui qui sait se nourrir de petits bonheurs, qui recueille dans son cœur les petits plaisirs qu’il a éprouvés durant la journée..." . Quel visionnaire avant l'heure que ce Leopardi, quelle sagesse dans ses propos ! On dirait un concentré de philosophie bouddhiste avant qu'elle ne devienne à la mode ! Merci Angèle de nous avoir fait découvrir cet auteur et ce texte impérissables.
Il est vrai qu'en voyageant sur votre site, je découvre tellement de choses et de personnes intéressantes que je n'en finirai jamais de vous remercier ; vous nourrissez mon esprit avec tant de doigté et si peu de conformisme....

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