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29 novembre 2005

Commentaires

Angèle vous devez être bénie des dieux, quels qu'ils soient ! Quel talent, quelle sagacité ! Pas un jour ne se passe sans que je trouve chez vous de quoi susciter mon intérêt ou carrément me faire bondir de joie ! Je trouve ce matin votre note sur Cristo si è fermato a Eboli. Film culte pour moi, s'il en est ! La sobriété de Gian Maria dans ce rôle d'exilé, la beauté rude, dépouillée et tragique de Matera, l'immobilité du temps pesant, que d'émotion, que de regrets. Je n'ai malheureusement pas lu le livre (désolée, culture exclusivement cinématographique dans le cas présent), mais je crois que je vais essayer de me le procurer afin de me replonger dans cette atmosphère lunaire où le temps, tout comme le Christ, s'est en effet arrêté.
En anglais, on dit "you've made my day" à quelqu'un qui par une action quelconque a illuminé la journée d'autrui. Je vais me refaire le film et vivre aux côtés de Gian Maria toute la journée ...


Merci, Pascale de cet enthousiasme qui me tient en éveil et me pousse à poursuivre mes pérégrinations entre littérature, cinéma et tant d’autres vagabondages culturels.

Pour moi, Cristo si è fermato a Eboli, c’est un pan entier de mon histoire personnelle. Et un itinéraire. J’ouvre le livre de l’éditeur italien Einaudi et je vois qu’il a été dédicacé à mon père par l’un de ses vieux amis du lycée de Bastia, corse lui aussi. Je me dis, en feuilletant le livre, que mon père l’a tenu entre les mains. Certaines pages sont annotées et je reconnais sa belle écriture fine que j’aime tant. C’est lui qui m’a offert ce livre, que j’ai lu et relu à maintes reprises. Et que j’ai fait découvrir, plus tard, à mes élèves.

Et puis, il y a eu deux films qui m'ont marquée : celui de Francesco Rosi, directement inspiré de l'ouvrage de Carlo Levi, tourné à Matera, et L’Évangile selon Saint Matthieu, de Pier Paolo Pasolini, qui n’a rien à voir apparemment avec Levi, mais qui a été tourné lui aussi à Matera, et que j'ai vu plusieurs fois, et notamment à la rétrospective Pasolini de la Cinémathèque française (février 2003).

Un jour d’été, il y a quelques années à peine, il y a eu mon long périple vers les Pouilles et le Basilicate, dans l’Italie du sud. Eboli, en bordure d’autoroute, suspendue dans toute sa laideur d’immeubles incongrus, inaboutis. J’ai laissé Eboli sur ma droite et je me suis enfoncée, le coeur battant, dans la vieille Lucanie, terre de poètes. Le paysage est devenu désertique, déchiqueté par une étrange érosion. Les villages se sont raréfiés. Il a fallu rouler encore longtemps avant d’arriver en vue de Matera, dont j’avais fini par douter de l’existence. La ville nouvelle est sortie de terre, avec ses inévitables excroissances de laideur. Je ne m’y suis pas arrêtée. Ce que je voulais, c’était Matera la mythique, celle qui a laissé gravé dans mon imaginaire tout un passé ineffaçable. Il a fallu zigzaguer encore et encore et tout d’un coup, Matera était là dans son décor lunaire. Avec ses terres ravinées, ses trous creusés à même le tuf, sur des kilomètres et des kilomètres de circonvolutions autour de la ville haute. Son habitat troglodytique, millénaire ! C’est un labyrinthe éclatant de lumière et de blancheur, tout en escaliers, murets, ruelles qui s’entrelacent, culs-de-sac qui figent la course au-dessus des ravins. Et partout ces précipices, ces «burroni» qui cisaillent la montagne de part en part, si bien que l’on ne sait plus de quel côté du bourg l’on se trouve.

J’avais envie d’escalader les «frane», de me laisser débouler jusqu’au torrent, de grimper de l’autre côté, jusque dans cet îlot flanqué de deux ravins arides. J’étais ivre de cette beauté «incredibile». C’était donc cela, le pays oublié des hommes et de Dieu ! J’avais du mal à y croire. Pourtant, les habitants des troglodytes sont formels. Les habitations aveugles, privées de lumière et d’eau, ont abrité des générations de paysans pauvres. Entassés là, dans la vermine et le moisi, avec leurs animaux. Tandis que dans la ville haute pavanent palais et églises, propriétés des riches familles seigneuriales. Auxquelles, étrangement (ou volontairement), Carlo Levi ne fait jamais allusion.

Il ne m’était jamais venu à l’idée que si Pasolini a choisi de situer à Matera son Évangile selon Saint Mathieu et de tourner la sublime scène de procession dans les enchevêtrements de la vieille ville, c’est peut-être aussi pour réhabiliter Matera à la face du monde et de l’histoire. Pour lui rendre sa dignité. Avec Pasolini, le Christ est allé au-delà d’Eboli. Symboliquement, il y a dans ce choix quelque chose de très fort, quelque chose de totalement bouleversant. Pasolini croyait et a toujours cru, "stupidement" rajoutait-il, à une révolution des pauvres (La Nuova Gioventù).

Je retournerai à Matera. C’est un lieu où souffle l’esprit.

Un livre qui évoque un lieu de mémoire pour moi, puisque la Lucanie est la terre de mes ancêtres ...
Un lieu où souffle l'esprit, je suis d'accord. J'ai eu la chance de voir la maison de Levi, qu'on peut désormais visiter, cet été. De me recueillir un instant sur sa tombe, si simple, si sobre, dans ce cimetière où il aimait à converser avec le fossoyeur.
J'aime ce pays, parce qu'il fait partie de moi, bien sûr, mais aussi parce qu'il vous possède, insensiblement, avec une magie indéfinissable, indicible. La lumière y est extraordinaire. Le sourire des plus humbles aussi.
Le Christ s'est arrêté à Eboli n'est pas seulement un livre, ou un film pour moi. Ce sont des vies, des lieux ; des paysages que je ressens. Que je connais. Sant'Arcangelo la blanche. Missanello. L'Agri. Ce sont des pans d'une histoire familiale. Tout simplement.
Merci de parler de ce livre, que mes grand-parents ne connaissaient même pas. Jamais en effet ils n'auraient imaginé qu'un écrivain parle un jour de leur vie ... Ce livre qui fut une révélation lorsque je l'ai découvert au hasard d'une version d'Italien il y a bientôt 8 ans. Et je n'ai regretté qu'une chose. Que Levi ne soit plus de ce monde. J'aurais tant aimé lui dire merci !

J'ai beaucoup travaillé sur Carlo Levi (je suis universitaire). Y a-t-il un centre de recherches en Belgique concernant Levi ? Un éditeur intéressé par un ouvrage en français sur le rapport entre la technique picturale et la technique littéraire de Levi ?


Le mieux, à notre sens, est de vous adresser à la Fondation Carlo Levi :

Fondazione Carlo Levi
Via Ancona, 21
00198 Roma


Une projection de Cristo si è fermato a Eboli aura lieu à Bastia dans le cadre de l'Hommage qui sera rendu à Francesco Rosi au cours du Festival du cinéma italien 2007.


Lors des XIXes Rencontres du Cinéma italien qui se tiennent à Bastia du 3 au 10 février 2007, il sera rendu hommage à Francesco Rosi. Il sera donc possible de revoir Le Christ s'est arrêté à Eboli, mais aussi Salvatore Giuliano, Main basse sur la ville, Le Cas Mattei, Carmen, Oublier Palerme et Trois frères.

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