
Ph. D.R.
HÉCATE ENDORMIE
Toutes ces heures de la matinée, elles les ont toutes deux laissé glisser, paresseusement. Elles ont arpenté à pied les pentes de Ravello, exaltées de soleil et de parfums. De tous leurs sens, elles se sont enivré d'odeurs marines, des suavités entêtantes des fleurs d’orangers, de mandariniers, de citronniers. Et de jasmins en fleurs. Elles ont grimpé rêveuses par les sentes douces. Au travers des cultures en terrasses qui dévalent en cascades abruptes jusqu’aux découpes de la côte d’Amalfi. Éblouissants rivages virgiliens. Toujours hantés de légendes homériques. Où Ulysse et ses sirènes continuent à se livrer à de chatoyants ébats dans la dure et miroitante opacité de l’eau.
Elles ont repris leur marche vers les hauteurs. Elles suivaient d’autres sillons plus solitaires, qui les ont conduites jusque dans des hameaux d’un autre âge, préservés comme par miracle. Elles sont arrivées à temps à Ravello pour assister à la sortie de la messe pascale. Les cloches sonnaient à pleine volée, dont l’intarissable carillon des grands jours, gorgeant l’espace, déjà bourdonnant des voix de paroissiens endimanchés.
Elle a choisi avec soin un cadre raffiné pour leur repas dominical. Elles ne pouvaient que sacrifier au rite du célèbre « abbacchio ». Elles ont évoqué Parsifal et le séjour de Wagner
en ces lieux qu'elles savaient idylliques. Tout était en parfaite harmonie avec la somptuosité du décor. Elles se sont ensuite dirigées vers le parc de la villa Cimbrone, vers la Terrazza dell'Infinito, en surplomb vertigineux sur la mer d'azur. Elles ont croisé en chemin les pas perdus de
Greta Garbo, qui a abrité là ses amours tumultueuses avec le musicien et chef d’orchestre Leopold Stokowski. Hérissée de bustes de marbres antiques, une rampe de pierre ouvragée court tout au long de l’à-pic. Là, dieux et déesses veillent, protecteurs bienveillants d'un refuge bucolique qui bruit de leur présence muette.
Le temps semblait brusquement à l'arrêt. Elle s’est allongée sur un banc de pierre pour prolonger « l’extase langoureuse » de ses sens en éveil. Le sommeil, pourtant, l’a gagnée peu à peu et elle n’a pas eu le désir ni la volonté d’y opposer quelque résistance que ce soit. Elle a seulement eu le temps d’entrapercevoir les courbes félines et racées d’un chien au pelage d’ébène, qui, d’un pas nonchalant mais déterminé, venait à sa rencontre. Il s’est approché de la dormeuse, tout en délicatesse. Et s'est couché à ses pieds. La fixant hiératiquement de ses yeux d’or et posant une patte élégante sur le rebord du banc. Il l’a veillée, longuement, aussi immobile qu'un sphinx. Attentif au rythme et au souffle léger de sa respiration, ainsi qu’aux battements d’ailes de plus en plus atténués de ses paupières. Elle a sombré confiante dans un sommeil profond que nul n’aurait osé déranger.
Les promeneurs passaient au large pour ne pas troubler cette scène hors temps, qu’ils commentaient à voix basse : quelque Hécate nouvelle veillée par un pacifique Actéon. Une heure a dû passer. Soudain, un frémissement léger du corps a annoncé un réveil prochain de la dormeuse. Les derniers pans d’un rêve oublié se sont évanouis. Elle a ouvert les yeux et fixé le regard d’or toujours plongé dans le sien. Le chien noir a étiré majestueusement son long corps satiné. Constatant que la dormeuse n’avait plus besoin de ses services, il a pris doucement congé d’elle et s’est éloigné d’un pas souple, ondoyant et royal vers des destinées dont nul, à ce que j'en sais, n'a gardé le souvenir.
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli

Maurits Cornelis Escher (1898-1972),
Ferme à Ravello, 1931
Lithographie
Complainte pour célébrer la métamorphose du vent __________
L'œil perdu se regarde lui-même
Mais c'est sa voyance
Qui fait converger les regards.
Les passereaux moirés irradient le ciel
Mais c'est grâce à l'aronde
Que s'entrouvrent les portes de la nouvelle saison.
Les nefs gonflées rident l'onde paisible
Mais c'est en chevauchant sur terre
Qu'on rêve de croisades.
Les collines en escalier composent les rizières
Mais c'est en pente douce
Que l'eau a fait jaillir le vert.
Les pleurs sur la feuille sont en bleu outre-mer
Mais c'est l'absence de couleur
Qui fait se teindre la tendresse réservée.
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Voir Ravello sur la toile :
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Amicizia
Guidu _____
Rédigé par : Guidu | 02 mars 2006 à 10:11
En photo, Guidu, cela donne aussi cela, mais tu aurais sûrement fait mieux.
Rédigé par : Yves | 02 mars 2006 à 11:14
Cara Angèle,
J'ai découvert Ravello sur un malentendu. J'avais indiqué à un ami romain que j'adorerais découvrir Naples où je n'ai jamais mis les pieds. Alors un jour, il m'invite à faire l'école buissonnière. Nous prenons la voiture, direction Naples. Je frétille de joie. Pourtant, à peine quelques km avant l'embranchement fatidique, il me dit : "Finalement, j'ai une meilleure idée. Allons faire un tour sur la côte amalfitaine". Mon rêve se brise.
Pourtant, lorsque je découvre Ravello, puis Positano, mon coeur palpite littéralement devant tant de beauté. Une louange symphonique aux sens, jusqu'à cette odeur de citron qui pénètre tout ce qui vous entoure.
Je découvrirai quelques années plus tard la terrasse de l'infini au bout du parc de la villa Cimbrone. Je ne m'y suis pas endormi. Je le regrette. Le sommeil est un moyen privilégié pour tromper l'instant et lui donner les atours de l'éternité. Apaisement après l'exaltation des sens. Comme après l'amour physique.
Mais pourquoi Hécate, cette déesse *** si *** ambiguë ?
Amicizia,
Jean-Marc
Rédigé par : Jean-Marc | 20 mars 2007 à 23:57
Cher Jean-Marc,
Il n'est pas impossible que cette troublante ambiguïté d'Hécate (un peu strega cette femme à trois têtes ?) ne me soit pas étrangère. Nombre de mes écrits personnels sur Terres de femmes pourraient sans doute l'attester. Sans chercher ici à lever le voile sur cette question, je peux cependant préciser que la figure d'Hécate m'est au moins familière littérairement parlant. Je pense évidemment à Paul Morand, à Pierre-Jean Jouve, à Klossowski et au Château de Cène de Bernard Noël. Avez-vous eu l'occasion de lire ce papier de fabula.org ?
Amicizia,
Angèle
Rédigé par : Angèle | 21 mars 2007 à 10:53