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06 octobre 2005

Commentaires

Merci, chère Angèle, pour cet extrait du Journal d’Eugène Delacroix. Et pour son autoportrait aussi ! C’est toujours fascinant un autoportrait …

Vous me donnez souvent l’occasion de m ‘exprimer dans vos - TERRES DE FEMMES - où vous publiez mon travail. J’éprouve l’envie, en lisant ce que dit Delacroix (même s'il ne parle pas de façon explicite de son travail d'artiste...), de vous faire part de la manière dont j’envisage mon activité en général et particulièrement la manière dont je l'entreprends pour vous !

Quand, à défaut de photocopier la réalité, l’artiste (le photographe) cherche à faire l'apologie de sa discipline, il sait que le jeu savant des volumes sous la lumière qu'il séquestre, peut lui renvoyer une image disloquée de lui-même. Il ne s'en excuse pas. Il ose…
L'ombre, en faisant triompher la lumière, signe le témoignage de son incapacité à accomplir totalement ses rêves d'enfant. Elle cicatrise son autoportrait imaginaire. Faisant de nécessité vertu, il est enclin à préférer les lieux lumineux aux boutiques obscures, surtout s’il vit en Occident et qu'il méconnaît Tanizaki et son Eloge">http://embruns.net/lectures/tanizaki_junichiro_eloge_ombre.html">Eloge de l'Ombre .
"Je sais la beauté que l'homme a cru voir" disait Rimbaud. Et si la beauté simple n'était que sublimation des réalités coutumières ?
Des mots, des images, des ombres, des lumières, et des idées aussi, qui, dans le regard de l’iconographe, au travers de sa camera oscura, savent voir, non pas le monde tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être !

Amicizia
Guidu">http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/images/autoportrait_corse_de_guidu.jpg">Guidu

Oui, mon cher Guidu, quoi de plus fascinant en peinture que l’autoportrait, véritable plongée du peintre en lui-même ? Quoi de plus déroutant que ces regards tournés à la fois vers le monde et vers soi, dans un dialogue intérieur/extérieur permanent ? Regards qui se scrutent pour tenter de saisir les interrogations et les vertiges, les doutes et les certitudes de celui qui se cherche sans relâche à travers les mirages du temps et les exils de l’âme ?

Eugène Delacroix, maître de grandes fresques orientales, n’a pas échappé à la tentation de se peindre lui-même. Cet autoportrait de 1837 – le peintre est alors âgé de quarante et un ans -, ne résume-t-il pas à lui seul les préoccupations d’un peintre exigeant, soucieux d’en revenir un moment à son propre sujet ? Non pas tant par complaisance que par nécessité de faire le point sur lui-même. Qui, mieux que lui, peut dire la force visionnaire qui l’habite ? Il suffit d’observer la mâchoire volontaire, le volume de la chevelure, à la fois fantaisiste et ordonnée, la luminosité du visage confrontée à la masse des couleurs sombres et enfin la profondeur aiguë du regard pour saisir une parcelle de ce qui fut la puissance du peintre. Nul apprêt dans cet autoportrait saisissant, nul désir apparent de se montrer autre. Sinon tel qu’il fut, un dandy romantique, un fauve, un géant.


Je viens de retrouver sur un autre site littéraire un article écrit par Angèle Paoli (28 avril 2003) sur Métro Flaubert de Philippe Bonnefis, paru en avril 2002 aux éditions Galilée. Je mets cet article en ligne avec l'accord d'Angèle.

L’idée de cet ouvrage est venue à Philippe Bonnefis lors de la Décade de Cerisy sur "Le Livre imaginaire", qui s'est tenue au Centre Culturel International du château de Cerisy-la-Salle du 2 au 12 août 2001. Il s’agissait pour lui de relever un défi adressé à la critique par Julien Gracq qui, dans ses Lettrines (Bibliothèque de la Pléiade, II, p. 151), reproche aux longues monographies consacrées aux romans les plus célèbres de passer à côté de ces livres fantômes que l’on croise bien souvent au "tournant du livre", livres "vains, abolis ou inanes " rejetés aux "limbes de la littérature" mais qui ont pourtant "halé" l’écrivain de leur potentielle énergie.

Fait partie de ces livres fantômes la légendaire (et ignominieuse ?) Scène du fiacre de Madame Bovary, scène originelle "impossible", comme l’avait qualifiée Maxime Du Camp, et dans laquelle est consommée la rencontre entre Léon et Emma. Pour guider le lecteur, un marque-page est là, au cœur du livre, en guise de table des matières (élément de paratexte des plus originaux et incitatifs pour les voyeurs imaginatifs), qui pointe sur une ligne de métro imaginaire (une 14 bis Saint-Fiacre Basilique –Les Grands Carreaux) tous les points de la course folle, agitée, impulsive du fiacre. Le titre de l'essai est lui-même inspiré à la fois par la métromanie bon enfant et fantasmatique de son auteur (train fantôme ou scenic railway ?) et par un lapsus métaphorique de Céline tiré des Entretiens avec le professeur Y :
"J’embarque tout dans ma rame !… je vous répète ! toutes les émotions dans ma rame ! avec moi !... mon métro émotif prend tout ! mes livres prennent tout !
- Ah par exemple ! par exemple ! Et les étrangers ? les écrivains étrangers ?
- Ils existent pas ! ils sont encore à déchiffrer Madame Bovary, la scène du fiacre."

Au passage de ce train-livre fantôme, on apprend abasourdis qu’il n’y a de station "Flaubert" ni dans le métro parisien, ni dans le métro Teor rouennais. Que l'itinéraire du fiacre est moins fantaisiste qu'il ne paraît le plus souvent aux éditeurs de l’œuvre (Jacques Neefs excepté) et a une vraisemblance cartographique. Que certes le tour est grand, mais qu’il n’est là que pour faire durer l’étreinte et rendre plus longue et fatale la chute de la pécheresse, même si, au fur et à mesure de l’analyse du périple, le Rouen de Madame de Bovary ressemble à vrai dire plus à une tâche de Rorschach qu’à un cercle proprement dit. Dans ce plan qui sous nos yeux se déroule et se défait, tissu urbain et tissu social se mélangent pour mieux disloquer le contrat social. L’hystérie romanesque bat ici son plein iconoclaste. Mais après tout, le haut mal dont souffrait Flaubert ne s’appelait-il pas aussi le mal de saint Fiacre ?

Philippe Bonnefis, Métro Flaubert, Galilée, 2002.

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