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11 octobre 2005

11 octobre 1887/Naissance de Pierre Jean Jouve

Éphéméride culturel à rebours




« Notre existence empêche l'existence de Dieu » (Pierre Jean Jouve)


Pierre Charles Jean Jouve est né à Arras le 11 octobre 1887. Poète farouche et sauvage en marge des exercices ludiques et formels de la poésie contemporaine, il est également célébré pour ses romans, dont les plus reconnus sont Hécate (1925) et Paulina 1880 (1925).




Levanouissement_de_sainte_catherine_de_s
Dessin d'après Le Sodoma (Giovanni Antonio Bazzi),
Evanouissement de sainte Catherine de Sienne

Paris, musée du Louvre
Département des Arts graphiques
Ph. D.R.




PAULINA 1880

Roman d’initiation et véritable hymne à l’amour, Paulina 1880 retrace la vie de Paulina, depuis sa petite enfance jusqu’à l’orée de sa mort. « 1880 » est la date du meurtre du comte Cantarini, assassiné au cours d’une nuit d’amour. De la main même de sa maîtresse, Paulina Pandolfini.

Le roman de Paulina se déroule en six chapitres, souvent composés de tableaux brefs. Deux voix se partagent le roman, celle du narrateur pour le récit; celle de la protagoniste pour les prières, les monologues intérieurs, les effusions mystiques ou sensuelles. Qui constituent une sorte de journal intime tenu par Paulina au temps de sa réclusion dans le couvent de la Visitation, à Mantoue. Mais si les voix parfois se confondent, les tableaux, eux, se répondent en miroir, assurant à l’ensemble du roman sa cohérence et son unité profonde.

Paulina est une bien curieuse personne. Jeune aristocrate milanaise élevée dans une famille de « personnages tristes et muets », elle échappe en permanence à la surveillance jalouse de son père et de ses trois frères. C’est qu’elle est animée par une force intérieure, qui la rend insaisissable. Enjouée et volontaire, la fière demoiselle est une mystique. Elle se plaît dans la contemplation des fresques d’églises qu’elle fréquente. L’Extase de sainte Catherine du Sodoma exerce sur elle une fascination qui n’a d’égale que son « exaltation » [élévation de l’âme]. Une exaltation particulière marquée par les désirs secrets que la lecture fervente de Dante amplifie : Paulina se projette dans le couple idéalisé de Paolo et Francesca. Son modèle.

La mort de Lucia Carolina Pandolfini, sa mère, confite en dévotions, n’altère en rien la duplicité de la jeune fille. Passée la crise de religiosité où le deuil l’a plongée, Paulina s’invente des rêves de volupté. Qui prennent corps dans sa rencontre avec le comte Michele Cantarini, ami de son père. Paulina se lance alors avec passion dans une liaison clandestine qui l’oblige à tromper son entourage. Son père meurt sans avoir rien soupçonné des amours illicites de sa fille chérie. Dévorée par la honte et le remords d’avoir ainsi trompé la confiance de celui à qui elle dérobait, chaque nuit, la clé de ses amours, rongée par le sentiment brûlant de son péché, Paulina se consume et refuse la demande en mariage présentée par le comte, que la mort de sa femme a pourtant rendu libre. Elle choisit d’entrer au couvent. Afin de se racheter de ses fautes. Mais ni les mortifications ni les prières ne parviennent à la délivrer du mal qui la ronge. Bien au contraire, elles ne font qu’attirer les soupçons des nonnes. Paulina, hantée par des accès de sensualité et d’insoumission, est chassée du couvent. Elle trouve refuge en Toscane, dans la villa solitaire du Gioiello sur la colline du bourg d’Arcetri. Elle vit là en recluse, persuadée d’avoir trouvé la paix intérieure. Les désirs de feu qui embrasaient sa chair semblent l’avoir enfin abandonnée. Elle s’évertue à « travailler son âme », mais son âme est « vide » et le ciel reste insensible à ses appels. Elle adresse alors une lettre au comte Cantarini qui la rejoint au Gioiello. Paulina se livre au « nouvel amour avec une ardeur de démon ». Mais tout en se donnant à Michele, elle se remémore sainte Catherine et son martyre.

Elle se souvient qu’enfant, elle était subjuguée par cette chair torturée qui lui faisait proférer, avec des spasmes dans la voix : « Aimer, c’est mourir  »…« Qui m’aimera jamais moi, qui me fera mourir ? »

Angèle Paoli
D. R. Texte angèlepaoli



EXTRAIT

« Aube du 27 août. La nuit avait été brûlante et sur le ciel de cendres le soleil allait reparaître. Le comte était encore dans la chambre de Paulina. On entendait quelques oiseaux parmi les hauteurs les plus rafraîchies et légèrement violacées de l’atmosphère. Il y avait une ardeur éteinte sur les arbres. Michele et Paulina attendaient le jour. Elle recouvrit pudiquement avec un grand châle à fleurs son corps qui avait dormi seulement voilé d’une chemise. Une dure tristesse les laissait ensemble et séparés sur la rive de ce matin-là, tandis que l’eau de la nuit se retirait, avec le sentiment de la lâche habitude et la perception désespérée de la vérité qu’on ne dit pas, qu’on ne pourrait pas même confesser à l’heure de mourir et qui peu à peu prend la couleur de la haine. Cependant le comte parlait et Paulina répondait. « Tu es pâle, belle et muette comme une statue, disait Michele. - Cette nuit chaude m’a fatigué.- Je vais aller dans ma chambre et tu reposeras encore quelques heures.  »
Et comme il prononçait «  quelques heures », la vision se produisit. Angoissée, Paulina s’assit sur son lit. Au milieu du mur, là, en face, en lettres de lumière, une phrase était écrite et bougeait légèrement, mais Paulina avait bien le temps de la lire.
Dans quelques heures… Dans quelques heures … »

Pierre Jean Jouve, Paulina 1880, Gallimard, Collection Folio, 1959, p. 219.




Lucrezia





Voir aussi :
- (sur Terres de femmes) Pierre Jean Jouve/
La Femme et la Terre
- (sur Terres de femmes)
16 juin 1966/Grand Prix de poésie de l’Académie Française décerné à Pierre Jean Jouve
-
La Mort de Lucrèce du Sodoma.

Ci-après, en extrait musical, le début de la
Troisième Leçon de Ténèbres à deux voix de François Couperin, interprétée par les contre-ténors James Bowman & Michael Chance. Source.




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