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23 avril 2005

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En devinant la prière du crépuscule_________________

Le trouble dans l'esprit de Donatello fulgurait la moindre activité. Rien n'ajustait l'impossible inanition de l'espace funéraire. Le parcours de ces vestiges oubliés par la lenteur des siècles ôtait aux corps défunts le moindre repos possible. Pour lui, en cet instant, le spectacle de la mort dissolvante était scandaleux. La chaleur des ruelles, les hurlements diurnes du deuil féminin avec leurs voix retentissantes, les teintures multicolores répandues de maison en maison, le ciel blanc parcouru d'arabesques araignées, tout appelait la mort dans un destin funeste de l'humanité tout entière. Tout ce luxe de pacotille, toute cette fausse ancienneté de la mort esthétisée moquait les antiquaires nécrophages marchandant malicieusement leur samovar de cuivre martelé. Les boutiques dans leurs décors bibliques, pleuraient la royale décadence avec des accents de récitants aveugles. Ils exaltaient un chant religieux extrayant des profondeurs de l'âme la cruelle plainte des peuples refusant l'amnésie. Le dessillement des regards américains bardés d'objectifs photographiques jetait sur cet univers mystique une cécité hurlante de voix percutées d'abandon coranique. En foulant parcimonieusement la poussière du souk, les touristes puants, insensibles par asepsie à la beauté des kiosques ottomans, méprisaient les encorbellements majeurs de la culture Chérifienne.

A l'hôtel, Angela l’attendait immobile, mélancoliquement alanguie sur le lit de la chambre. Donatello ferma la porte à double tour et éteignit le ventilateur. Angela écoutait le grésillement fragile des insectes brasillant dans le soir. L'air se consumait lentement. Par la porte-fenêtre du balcon, la vie des terrasses se déployait à perte de vue en une multitude de coupoles mamelons aux tétons en croissants dorés. Sa chevelure dénouée autour de son visage l'encadrait de splendeur. Cette toison abondante répandait sur le lit des méandres confus qui se dévidaient comme les inlassables et incantatoires courbes ondulées de l'oued. La blancheur de ses seins contrastait avec le noir au reflet bleuté de ses cheveux. Ses paroles faites de demandes pesantes s'amoncelaient dans l'espace de la chambre en un amas de mots, en un fatras de ruines merveilleuses. En se dévêtant, Donatello la devinait à peine, la pénombre flasque striée de lumière pâle, jouait avec la chaleur et s'infiltrait dans les mailles des moucharabiehs entrebâillés.
Elle releva sa jupe légère avec un rire adolescent et un regard assoiffé de tendresse. Donatello pensa à la poussière ocre avortée des ruelles, aux collines saupoudrées de couleurs, au minaret vestige de la Koutoubia, à tout ce qui dans l'air malgré le tumulte de l'Orient l'avait abasourdi. Dans le flou des yeux mouillés d’Angela, il devinait la prière du crépuscule. Il s'hérissait des couleurs répétées de la terre millénaire comme une parole insensée, une vision secrète, une danse lascive. Les bras d'Angela accueillants, déployés, amples comme un fronton de brisure, parlaient d'un renoncement acquis, d'un échec, d'une fuite, des frontières naturelles qui annonçaient imperceptiblement la fin de la cité et le commencement du désert.

D'un coin à l'autre de la chambre, Donatello arpentait le carrelage noir et blanc. Il s'épuisait à attendre le sommeil en évoquant des souvenirs à demi-mots. Il parcourait mentalement un vaste chantier peuplé d'emphase, envisageant d'un regard meurtri les échafaudages, les meubles recouverts de linceuls blancs. Le corps d‘Angela étendue, endormie maintenant, était immobile comme une morte, une noyée, une momie. Voilà qu'en se dressant dans son ombre, le trépas l'invitait à le suivre. Cette visite instantanée de la mort ne le surprit pas. Sa lucidité courait tout entière sous l'œil du gouffre et lui donnait la force requise pour étouffer l'agression d'une descente dans le sommeil de la terre. Il n'avait ni faim, ni soif, ni désir de kefta, ni de thé à la menthe, il creusait en lui-même les profondeurs du vide, les richesses de la lourdeur d'être, la nébuleuse des sentiments flous.

Dans le couloir, l'ascenseur brinquebalait, dans le jardin les parterres s'étaient fait lunaires, la luxuriance nulle. Il était presque minuit, aux grilles de l’hôtel les librairies locatives avaient fermé leurs stores, la ville, les ruelles, la nuit, partout les parures de la mort prenaient le dessus.

Extrait du Journal d’un piètre séducteur, auteur inconnu …

Amicizia
Guidu ___________________

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