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09 mars 2005

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Le deuxième roman écrit directement en français par Brina, Un coeur de trop (Gallimard, Collection blanche), sera à l'office du 26 janvier. J'en parlerai tout prochainement.

Un nouveau roman en français de Brina Svit? Voilà une bonne nouvelle!

"Ce que j'apprécie le plus dans Moreno de Brina Svit est que l'on ne peut pas lui mettre d'étiquette. C'est à la fois un récit, une autofiction qui reste discrète et une mise en abyme : le travail de l'écriture étant dans le même temps relaté dans le récit. Mais c'est également une critique sur les résidences d'écrivains (doit-on rester coupé du reste du monde pour pouvoir écrire ?). Tout cela dans un livre de seulement 118 p. !!

J'aime aussi cette idée de se sentir extracommunautaire, c'est-à-dire en dehors des communautés, en lisière. L'écriture suit du coup le même mouvement (le projet de départ change).

Page 56, tout est dit sur sa manière d'écrire : ne pas faire de fioritures, aller à l'essentiel. Cette manière d'écrire me plaît beaucoup. Paragraphe 4 par exemple, où elle commence par un "il" pour arriver à la fin du paragraphe par le prénom de la personne sur laquelle elle écrit (là au demeurant, c'est Abdoul); même procédé, au paragraphe 8, pour Mohammed. Je trouve cela plein de délicatesse, la personne passe avant son nom. Car Moreno, c'est aussi un livre plein de pudeur. Brina Svit ne dit que ce qu'elle veut dire ("et je m'arrête là, je ne vais pas raconter tous les détails non plus").

Dans mon carnet de citations, j'ai recopié cette phrase : "Une langue, ça s'arrose régulièrement comme une plante, sinon elle s'assèche et elle meurt" (p. 29).


Après « l’écran noir des nuits blanches » de la narratrice, le final de Moreno m’évoque une traversée en accéléré de la toile (« tout se passe tellement vite »). Comme la traversée du miroir du Sang d’un poète ou Al di là delle nuvole d’Antonioni. « Traverser les villes comme Alice chez Wenders, quelle folie, quelle aventure » (p. 73). Pour atteindre une tout autre lumière. « Nous nous frayons un chemin à travers-, il y a toujours ce soleil éclatant ». Sous le feu des projecteurs. C’est proprement le bouclage, illuminé et rayonnant, entraîné par une écriture qui se sait approcher du générique de fin. Voici venu le terme provisoire de cette quête désespérée qu’est ce récit de doutes.

« Faire apparaître son vrai visage auprès de l’autre ». C’est bien autour de cette volonté (« y voir clair, aller au coeur ») que tourne le film de la narratrice, née sous le signe des Gémeaux (comme Mohammed). Autour de deux visages en regard. Le visage d’avant en regard du visage d’après. Deux visages jumeaux et pourtant dissemblables. Et, réverbérant ce double visage, les visages des Dioscures Mohammed/Moreno. L’un chtonien, l’autre solaire. « J’ai toujours cherché la compagnie des gens qui ne sont pas mes semblables et par cette dissemblance radicale me ressemblent ». Jeux de miroirs kaléidoscopiques. J’ai en tête Persona de Bergman ou le final de La Dame de Shangaï d’Orson Welles. Mais un vrai visage, « ça ne se voit pas DANS un miroir. Ca se dépose dans l’écriture ». Par-delà le miroir.

L’ange boutonneux Moreno n’est au final qu’un sésame, un ange passe-muraille pour un lendemain depuis longtemps annoncé en tant que banc-titre (dès la page 81)… et venu à terme (Ciao, bello). Moreno, « mot magique » qui enclôt le récit et lui donne son sens plein, le transforme en destin. Rien d’autre pourtant, à dire vrai, dans cette coda, que le truchement d’une porte dérobée (« l’ascenseur ») inventée par un metteur en scène qui tire les ficelles comme un malin génie. Deus ex machina. On pense évidemment à l’ange de Théorème de Pasolini. Ou à celui des Ailes du désir de Wim Wenders. « Sans Mohammed et sans Moreno, ce texte aurait pris des allures de Crack up » (p. 82). De « bide » ou de crash littéraire. Grâce à Mohammed/Moreno, « the terrible beauty is born ». « All changed, changed utterly ». Ce vers de Yeats (Easter, 1916) que, dans la cuisine de la baronne, le poète irlandais (Paul Durcan ?) avait lu à Brina. Poète qu’elle aperçoit à nouveau, au loin, dans la grande galerie des Offices. Dans une lumière d’une tout autre couleur. Non, la narratrice n’a pas la berlue. Le doute n’a plus lieu d’être. Elle est exactement à l’endroit où l’a menée son désir. Plus de retour possible sur l’écriture. Le récit est maintenant en boucle. Comme dans Macbeth, “what is done is done and can’t be undone” (page 48 et page 74), dites-vous. Pas si sûr, Brina. Et si tout finalement n’était qu’une question de regard ou de focale (page 54) ? Pour la Parisienne que vous êtes redevenue, la Torre a-t-elle d’ailleurs vraiment existé ? Je vous entends presque chuchoter : « Ne vem » (« Je ne sais pas » en slovène).

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