Bien des années plus tard, en novembre 2001, ils ont refait ensemble le même voyage. Elle se souvient de l’humidité, du froid glacial qui tombait par moment des montagnes. De la première neige sur les cimes des Apennins. De leur retour à Burano. Ils ont remis leurs pas dans les pas plus anciens de leur premier séjour. Ils sont revenus sur le lieu de son mal-être de cette année-là. Partout où le hasard de leur dérive les conduit, elle cherche à retrouver dans les limbes de sa mémoire les raisons de la crise dont le souvenir l’habite encore. Nulle trace, ni dans les lieux, ni dans son corps. Ils ont arpenté, comme jadis, le village de pêcheurs. Les couleurs, toujours aussi vives, lui semblent pourtant délavées. Ils ont dû flâner longtemps. Elle a troqué son mal-être passé pour un ennui profond. Qu’elle traîne avec elle. Un ennui qui ne la quitte pas.
Chez Mario, on leur accorde une table de dernière minute. Ils sont arrivés tardivement et déjà le restaurant, d’ordinaire si grouillant d’animation, s’est vidé de ses voix, de son vacarme chaleureux, de sa bienveillante jovialité. Ils sont restés seuls, à une table un peu isolée, et la conversation languissante se traîne, elle aussi. Le cœur n’y est pas vraiment. Le sien en tout cas est vide. Elle n’éprouve aucun plaisir à être là. Elle a même envie d’en finir au plus vite. En sortant, sur la place mangée de soleil brumeux, elle flâne le long des boutiques. Elle s’offre un châle de dentelles. Un châle noir. Dont elle sait qu’elle ne le portera pas. Et qu’elle l’oubliera dans une armoire, sitôt rentrée. Ses émotions se sont émoussées. Elle sait qu’il ne faut jamais revenir sur les lieux du passé. Chacun s’évertue à le dire. C’est vrai. Rien n’est pareil. Et pourtant, rien en apparence n’a changé. Sinon elle.
Le seul moment d’intense jouissance et d’exaltation qu’ils ont partagé ce jour-là a été le moment du retour. Ils ont loué un motoscafo. Un luxe. Et un bonheur. Ils ont pour eux tout seuls des coussins de moleskine rouge, tailladés par endroits. Qui laissent échapper de leurs blessures des flocons de kapok. Des dorures de poignées torsadées où s’arrimer en cas de secousses. Et le capitaine Corto, l’air important, emmitouflé dans sa gabardine de cuir râpé, col relevé haut sur la casquette. Ils s’engouffrent à plein régime dans la nuit glaciale de la lagune. Coupante et dure. Trouée par les lumignons chevrotants des lampadaires du chenal et le halo neigeux de la lune. Juste au-dessus de leurs têtes. Tout alentour, la découpe ombreuse des îlots, la silhouette inquiétante des arbres croisés en bordure de leur sillage. Le ronflement du moteur comme un grondement intarissable. Ils ont les secousses, mais aussi les embruns et la vitesse. Les images surgissent et défilent en ombres chinoises derrière la dentelle des palais. Casanova quittant les Plombs, cape fuyant dans le réseau serré des canaux. Vivaldi, s’envolant dans ses compositions échevelées et "inquiètes" de grand prêtre roux. Carpaccio terrassant au large de San Giorgio le monstre issu des eaux. Et saint Marc, pareil à Siméon le Stylite, qui, du haut de sa colonne, veille sur sa ville. Lion ailé que caresse la brume de la nuit.
Les voilà arrivés à destination. La réalité de ce jour les a rattrapés. Ils s’ébrouent de leur vagabonde inertie. Ce soir-là, comme tous les soirs de ces vacances-là, ils font l’amour. Longtemps. Jusqu’à épuisement de leurs forces. D’abord elles deux, puis eux trois. Elle aime faire l’amour à trois. C’est même ce qu’elle préfère, depuis toujours, depuis le début de leur histoire. Toutes deux font l’amour avec l’énergie du désespoir. Tout, dans ce séjour de froid glacial qui transperce les os, indique que leur relation court à sa fin. Leur relation à trois. Mais leur relation à elles deux, aussi. L’humidité du studio et son odeur de moisi ; le matelas trop mou ; le quartier désert et triste du Dorsoduro qu’il faut regagner dans la pénombre du soir en rasant les murs, le cœur lourd des bouderies et disputes du jour. Il ne la supporte plus. Elle ne le supporte pas non plus. Elle lui reproche de l’avoir peu à peu séparée d’elle. Elle le tient pour responsable de la progression de son désamour. Ils se harcèlent sans cesse. Elle lui inflige sa mauvaise humeur. Il lui livre une lutte sans merci. Et elle, prise entre deux feux, est leur otage. Elle s’efforce de calmer le jeu. D’apaiser l’un de ses colères. Et de plaider pour l’autre. C’est un va-et-vient incessant entre elle qui marche devant, accélérant le pas pour le distancer. Et lui qui le ralentit pour accentuer encore la distance qui les sépare. Elle fonce, le cou engoncé dans ses épaules carrées de sportive, sans un regard pour les églises ou les palais qu’elle longe. Lui s’arrête partout, décortiquant du regard la moindre façade, le moindre jardinet, retraçant le détail de leur histoire. Elle court de l’un à l’autre pour tenter de les rapprocher. De les apaiser. Rien n’y fait.
Un après-midi, ils ont décidé de se rendre ensemble à l’exposition consacrée à Eleonora Duse sur l’Isola di San Giorgio Maggiore. Chacun a erré à son rythme dans le sombre dédale des décors tendus de brocarts noirs. Ils déambulent, selon leur inspiration, entre les élégants mannequins vêtus de robes de velours, de mantilles de satins noirs et dorés, d’éventails et de loups, de coiffes et de bottines. La Duse est là, dans cette atmosphère solennelle et mortifère. Enclose dans son mystère, qui continue de flotter parmi les tentures. Chacune des toilettes est à elle seule un pan de la vie de la comédienne, un moment d’éternité illusoire, offert à l’éphémère curiosité du visiteur. Au fond de la salle, un écran, où défilent en continu les images du seul film où a joué la Duse : Cenere (Cendre).

Eleonora Duse dans La città morta
de Gabriele D'Annunzio
Ph. Giovanni Battista Sciutto, Gênes, 1901
Source : cini.it
Ils ont dû se disputer encore. Elle affiche un visage fermé et lugubre que la beauté vibrante des toilettes ne parvient pas à dérider. Il arbore à son égard une indifférence absolue quasi condescendante. Et elle ? L’envie de disparaître la saisit. Cela lui arrive. Mais elle ne sait comment s’y prendre pour disparaître. Pour s’évanouir. Elle n’a jamais su. Elle s’éloigne de l’un. Puis de l’autre. Furtivement. Quitte la Duse, à regret. Car cette femme l’envoûte. Les voiles qui ont enveloppé son corps attisent son imaginaire. Elle emporte avec elle, sur sa peau, un peu de ses sortilèges. Elle quitte cet espace lourd de menaces et retrouve l’air libre. Elle aspire une longue goulée d’air vif. Elle revit. Elle se hâte de longer les murs du campanile. S’éloigne et s’enfonce, loin vers l’arrière. Dans des rioni qu’elle connaît mal. Des jardinets modestes lui offrent un semblant de refuge. Elle pousse une grille. Des lambeaux de frondaisons automnales la protégent à peine des regards indiscrets. Elle avise un recoin où abriter son désarroi. Elle s’assied sur une marche occupée par un chat. Elle se recroqueville sur elle-même, ne sachant pas si elle va s’abandonner aux larmes de rage qu’elle sent monter en elle. Ou si elle va se retenir. Son risque est de rester là des heures, dans ce silence de plus en plus humide. Dans ce froid qui tombe sur elle sous la brume glacée d’après-midi finissant. Bientôt elle l’aperçoit, enveloppé dans sa redingote noire, arpentant le quai, la cherchant. Désespérément. Elle la voit elle aussi, un instant plus tard, qui arrive en sens inverse. Son inquiétude se lit dans son corps désemparé. Ils se croisent, s’interrogent l’un l’autre du bout des lèvres. À peine ce qu’il faut. Chacun s’efforce de conserver son calme. De se concentrer sur ce qui les préoccupe l’un l’autre. Mais elle devine que chacun en veut obscurément et silencieusement à son double.
Tapie au milieu des feuillages, elle savoure sa vengeance. Ce petit jeu aurait pu durer longtemps, si la terreur ne l’avait prise soudain au dépourvu. Il fera bientôt complètement noir et elle n’aura plus pour s’orienter que les halos de lumière flageolante des gondoles et des cabarets entrouverts. Elle a peur des chats rôdeurs, des rats qui grouillent, paraît-il, la nuit. Elle a peur du froid glacial qui va l’emporter. D’un bond, elle est sur pied. Elle s’ébroue de sa léthargie, époussette de sa main gantée les brindilles accrochées à sa chevelure et à son manteau, sautille d’un pied sur l’autre avec une corde à sauter invisible pour se désengourdir. Et se réchauffer. Elle pousse la grille. La referme précautionneusement. Refait le même chemin en sens inverse. Se dirige droite et raide vers l’arrêt du vaporetto. Elle les aperçoit l’un l’autre qui marchent à sa rencontre. Parvenue à leur hauteur, elle prend un air dégagé et insouciant. Ils n’osent l’interroger. Chacun respecte le silence de l’autre. Ils prennent ensemble le chemin du retour, celui de la « cantina » qu’ils ont choisie dès le début de leur séjour. La « cantina Montin », hantée par le souvenir d’Ezra Pound. De quoi parlent-ils ce soir-là ? Pas de la Duse, assurément. La belle a échoué à les réconcilier. Celle dont la vie amoureuse a été si mouvementée et tourmentée ne leur est d’aucun secours. Ils dînent de spaghetti « alle vongole » et d’un vin de Vérone. Un amarone. Puis, rasant les murs rongés de lèpre humide, ils regagnent leurs pénates, du côté des chantiers maritimes de San Trovaso. Sans échanger le moindre mot. Épuisés par les tensions de la journée, ils se déshabillent à la hâte et se fourrent dans le lit. À la recherche d’un peu de chaleur. Ou de tendresse.
Image, G.AdC
Elle ne sait plus trop s'ils ont fait l’amour cette nuit-là. Probablement ! Elle ne résiste jamais longtemps à l’appel du plaisir. Après une brève tentative de résistance boudeuse, elle se rend toujours à l’insistance de son désir à elle. Puis à celui de l’autre. Et enfin du sien propre. Dans leur corps-à-corps enragés, ils retrouvent les gestes d’une provisoire réconciliation. Jouir jusqu’à épuisement, c’est le seul moyen qui reste d’exorciser, impitoyables, les démons qui la rongent sans répit. Elle se laisse sombrer dans un sommeil paresseux. Elle abandonne ses membres disjoints aux recreux du lit. La chambre s’efface. Puis Venise entière. Qui flanche dans ses soubassements. Et s’enfonce, comme elle, dans une absence de désir. Elle rêve de territoires sans visages, où tout reste encore à explorer. De lagons indolores, de mangroves mystérieuses qui étirent leurs racines dans les eaux lourdes. Est-ce une liane qui l’agrippe ainsi, au risque de l’entraîner au fond des eaux lagunaires ? Elle se déplace insensiblement pour se maintenir à distance de tout contact tentaculaire. Elle s’écarte de la masse de chaleur qui cherche à se rapprocher d’elle. Ce qu’elle prenait pour une liane n’est peut-être que la jambe de l’autre, une jambe qui la frôle. Qui travaille en aveugle l’enserrement. L’enlacement. Elle s’écarte à nouveau, en quête d’une plage fraîche, d’une laisse accueillante, encore vierge. Puis elle se laisse sombrer dans un sommeil sans fond. Happée par les fantasmes enlacés dans le circuit des mots.
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli
La barcheta de Pietro Buratti (1772-1832) La note è bela, Fa presto, o Nineta, Andemo in barcheta I freschi a ciapar! A Toni g'ho dito Ch'el felze el ne cava Per goder sta bava Che supia dal mar. Ah! Che gusto contarsela Soleti in laguna, E al chiaro de luna Sentirse a vogar! Ti pol de la ventola Far senza, o mia cara, Chè zefiri a gara Te vol sventolar. Ah! Se gh'è tra de lori Chi troppo indiscreto Volesse da pèto El velo strapar, No bada a ste frotole, Soleti za semo E Toni el so' remo Lè a tento a menar. Ah! Mis en musique en 1901 par Reynaldo Hahn (Venezia, n°2. Chansons en dialecte vénitien). [Source de l'extrait musical] Il est possible d'entendre le même air, interprété par Reynaldo Hahn lui-même (qui s'accompagne au piano), sur le site Reynaldo Hahn (extraits). Un enregistrement de 1922/23 [format MP3]. |
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Novembre 2001, Novembre 2006_________
Cinq années plus tard, quasiment jour pour jour, ils sont en leur île, définitivement installés désormais dans un village du Cap Corse et… :
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Il rêve au départ, à l'Italie, à l'amour. Il s'imagine flânant dans les rues de Florence. Il voit un paysage urbain, des frontons sculptés, des fenêtres Renaissance, des allées dessinées, des fontaines. Ce dédale de ruines, il l'invente sans le savoir. Il fait frais déjà mais un grand soleil d'automne caresse les toits rouges de Florence, le dôme en dominant la ville rivalise avec le campanile de Giotto. La brume du matin ne s'est pas encore complètement dissipée et, en s'attardant, l'humidité fonce plus que d'ordinaire l'ocre des pierres vieillies depuis la Renaissance. Brunelleschi l'œil au ciel, le compas à la main regarde, l'orgueil intact, sa coupole immobile.
- Dis, tu connais Florence, les toits qui débordent sur les rues, les murs bosselés en pierres jaunes, les bords de l'Arno, piazza della Signoria, les gelati de chez Vivoli, c'est une ville fabuleuse, les gens sont beaux, allez laisse-toi aller va …
Le tuner qu'elle vient d'allumer passe Weather Report. Lui, la tête allongée contre son épaule, regarde le plafond, la fumée de sa cigarette voluptueusement se perd en volutes, le thé dans sa bouche répandant une douce amertume, il fait bon dans la pièce, elle le regarde en souriant.
Pour la première fois, il réalise que c'est son paysage intérieur à elle qu'il arpente, comme si la venue progressive de l’hiver en lui-même décodait déjà chez elle les traces de sa Renaissance. Installés dans l’île depuis peu, la Toscane si proche est leur Eden, leur terre promise révélée, l’épicentre de leur existence.
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Ils s’y rendront à trois (les personnages ne sont plus tout à fait les mêmes) : elle, en écrira la chronique, leur photographe en immortalisera les images, lui l’éditeur mettra tout cela en ligne sur leur site Internet. Leurs fidèles lecteurs leur en sauront gré.
Amicizia
Guidu __________
Rédigé par: Guidu | 07 novembre 2006 at 10:33