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16 mai 2008

Elisa Biagini à Lyon

Chroniques de femmes - EDITO

Chronique de Marie-Ange Sebasti




    Poète originaire de Florence, Elisa Biagini, qu’Angèle Paoli a récemment présentée sur Terres de femmes, était l’invitée d’Alessandro De Francesco, professeur à l’ENS Lettres et Sciences Humaines de Lyon, le mardi 13 mai, dans le cadre de son séminaire « Initiation à la poésie italienne contemporaine » pour une « lecture conférence » centrée sur son travail d’écrivain.

    Deux ouvrages emblématiques de son projet poétique ont été choisis pour la lecture, en italien par leur auteur, en traduction française par Alessandro De Francesco, après leur présentation éclairante : L’ospite, paru chez Einaudi à Turin en 2004, et Nel bosco (Einaudi, 2007), le plus récent.

     Elisa Biagini définit le premier comme un roman en vers construit à partir de la figure de sa grand-mère, avec laquelle un dialogue est entamé. Mais elle insiste sur le fait qu’il n’y a pas dans ce texte de dimension biographique, cette figure restant métaphorique dans ce qu’elle appelle une sorte de manifeste sur le thème du corps à partir de trois éléments : la maison, la nourriture, le corps. On saisit donc d’emblée l’ambition de ce poète pour qui la méthode est l’élément fondamental du processus d’écriture. Cette méthode implique un contrôle strict de la dimension émotionnelle de l’écriture qui en exclut nécessairement la spontanéité.

     Le recueil Nel Bosco, reprenant ce thème prégnant du corps, est évidemment le fruit de cette méthode et développe ce manifeste. Il s’agissait pour l’auteur de réécrire l’histoire du Chaperon rouge, en la lisant d’abord dans toutes les versions possibles, puisqu’elle existe dans toutes les cultures, pour recréer la valeur symbolique des personnages. A la question d’un auditeur estimant que cette poésie peut relever d’une sorte de « nombrilisme autoréférentiel », Elisa Biagini répond qu’elle a choisi un thème qui passe par la nécessité de raconter sa propre expérience. Elle acquiert sa connaissance du monde par le biais du corps et sa poésie, à travers son expérience individuelle, à l’égal de celle d’Emily Dickinson, par exemple, est en quelque sorte « politique ». Son travail d’écriture naît d’un refus de ce qu’elle appelle « une poésie de la consolation », actuellement très présente en Italie, qui a tendance à « consoler », c’est-à-dire à donner des réponses au lieu de poser des questions.

     La lecture de plusieurs extraits des trois sections du recueil Nel Bosco est complétée, dans un souci de lecture alternative, par une courte vidéo « sans prétention artistique », réalisée dans un bois hivernal de Toscane, qui souligne le caractère fortement « élémentaire » de cette poésie.

     Alessandro De Francesco noue alors un dialogue avec son invitée en comparant les deux ouvrages présentés. S’il reconnaît des éléments stylistiques identiques, il voit entre eux une grande différence dans la forme, proche de celle du haïku dans les poèmes encore plus elliptiques de Nel Bosco, mais aussi dans le « panorama expressif ». Il constate dans ce recueil une dimension conceptuelle plus poussée. Le champ sémantique relève à ses yeux d’une façon plus systématique d’une certaine « récupération très personnelle d’une forme de lyrisme » où le cœur (physique) est présent en tant que moteur.

     Dans sa réponse l’auteur, fidèle à la ligne de sa poétique, défend vivement l’analogie entre les deux textes, dont chacun crée un espace émotionnel très concentré (la maison, le bois). Si pour Paul Celan, un auteur dont elle se sent proche, la langue est « patrie », elle précise qu’elle la voit quant à elle comme un « espace », et cet espace est, dans l’écriture, précisément celui d’une « intervention politique ». Plusieurs auditeurs interviennent sur ce thème riche, récurrent dans son exposé, ainsi que sur la pensée de Celan ou sur les caractéristiques et l’évolution de la poésie en Italie.

    La hache, instrument de menace, mais aussi de nettoyage, figure clairement le travail du poète tel que l’entend Elisa Biagini, car dans « un monde de palabres où les projets ne peuvent vraiment aboutir », la tâche de la poésie est « de ramener à la substance des choses ». On se prend à rêver avec elle de la victoire « politique » de la métaphore.

Marie-Ange Sebasti
D.R. Texte Marie-Ange Sebasti





Voir aussi :
- (sur Terres de femmes) Elisa Biagini/
Nel bosco/Dans le bois (note de lecture) ;
- (sur Terres de femmes)
Anne Sexton/Elisa Biagini/Due mani... Due voci (trois poèmes extraits de Nel bosco, avec leur traduction en français) ;
- le
site personnel d’Elisa Biagini ;
- (sur Poetry International Web) une
bio-bibliographie sur Elisa Biagini (+ de nombreux poèmes) ;
- (sur Treccani.it) un article d'Elisa Biagini :
Sul mestiere di poeta.



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15 mai 2008

Cécile Oumhani, Le Café d’Yllka

Cécile Oumhani, Le Café d’Yllka,
Editions Elyzad/Clairefontaine,
Collection "éclats de vie", Tunis, 2008.




Yllka




YEUX CLAIRS NOYÉS

     Odeur du café. Leitmotiv intérieur qui grève l'absence. Gestes de la mère, ancrés dans la mémoire sans oubli. Café. Odeur des matins d'avant. Rien ne sera jamais plus comme avant. Autrefois, avant... Gestes. Menus gestes du bras et froissé de la robe. Cent fois observés, les gestes, avant que la vie bascule. Puis s’arrête. Odeur du café dans la maison, douceur de la peau d'Yllka sous la manche. C’est tout ce qui reste de la mère. Comment retrouver Yllka ? Est-elle encore en vie après toutes ces années de guerre et d’horreur qui l’ont conduite, un jour, au cœur de la tourmente, à se séparer de ses deux enfants ? Rejoindre le passé, est-ce encore possible ?

    Emina sait que l'irrémédiable s'est produit. Que rien, jamais, ne sera plus pareil. Il y a cette douleur au ventre, il y a ses larmes retenues qui glissent sur sa joue. Il y a pourtant ce désir plus fort que la mort de partir sur les traces d'Yllka. Emina quitte l’Allemagne de l’exil pour se rendre à Tetovo, dans le sud, pays d’origine d’Yllka. C'est là qu'Yllka a grandi et vécu ; là que demeure encore l’oncle Feti, frère d’Yllka. C'est là qu'Emina cherche sa mère, dans l'outremer des « cimes du Šar ». Il y a aussi et surtout le carnet d’Emina. Surgissement des italiques dans le récit et des points de suspension sur ce qui ne peut pas être dit. Le carnet — retour sur les années noires — retrace, fragmentés, les souvenirs « d'un temps naufragé ». Énigmatique, incompréhensible, la guerre a éclaté, qui divise tout en deux. Commence alors l’angoisse silencieuse de l'attente. Celle d'Yllka pour Edin, celle d'Emina et d'Alija pour leur père. Il y a les sirènes qui vrillent le ciel. Il y a cette incompréhension : Zoran, pour qui bat le cœur juvénile d'Emina, serait-il un ennemi ? Il y a la vie dans les caves de Sarajevo en ruines. Il y a la mort qui rôde dans la ville. La mort d’Ismeta, l’insouciante et joyeuse Ismeta, fauchée en pleine rue par les tirs ennemis. Cela ne va pas durer, disait Yllka, mais cela dure. Et Yllka ne dort plus ; « les grands parlent à voix basse ». Il faut prendre des décisions. Éloigner les enfants, se séparer d'eux. Peut-être, là-bas, à Slavonski Brod, pourront-ils atteindre « la rive des possibles »? Yllka confie son fils à Emina. Désormais, il leur faut, à l'un et à l'autre, apprendre à vivre ailleurs, dans l'absence d'Yllka et dans la souffrance. Et toujours lutter « pour que les lambeaux de brume » ne les engloutissent pas « corps et âme ». « Des années après, Emina se rappelle son arrivée à Zagreb, après des heures de voyage. » Des années après encore, « tout leur être est tourné vers Yllka ».

    Des années après peut-être, dans l'aéroport de Budapest, Cécile Oumhani croise le regard d'une jeune femme aux yeux clairs « noyés d'une tristesse indicible ». Ce regard qui emporte en s'éloignant le secret de son chagrin, offre à Cécile Oumhani la trame de l'histoire d'Yllka. Qui est sans doute aussi celle de milliers d'autres. Bouleversante jusque dans ses moindres accents, emplis de réserve et de pudeur. Une histoire de « blessures infligées par l'Histoire ». Le café d'Yllka. D'une immense tendresse.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





CÉCILE OUMHANI

Cecile_oumhani

Voir aussi :
- (sur Terres de femmes) Cécile Oumhani/
Aux prémices du sable ;
- (sur Terres de femmes) Cécile Oumhani/
Ne craignons pas la nuit (notice bio-bibliographique) ;
- (dans la galerie Visages de femmes de Terres de femmes)
Cécile Oumhani, « Seuils possibles », Revue Confluences Méditerranée n° 22, été 1997 ;
- (sur le site
Babelmed) "Cécile Oumhani, à la croisée des mots et des imaginaires" ;
- (sur le site de Rafik Darragi)
Nocturnes (la nuit dans l'œuvre de Cécile Oumhani) ;
- (sur la Poéthèque du Printemps des poètes) une
fiche bio-bibliographique sur Cécile Oumhani.



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14 mai 2008

Pierre Michon, Le roi vient quand il veut

Pierre Michon, Le roi vient quand il veut,
Albin Michel, 2007.




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PIERRE MICHON, LE ROI ACHAB

    Titre énigmatique et envoûtant, Le roi vient quand il veut m’a longtemps tenue immobile, en arrêt sur les rives du livre. J’ai longtemps différé le moment d’accoster le texte, attendant pour le faire que se manifeste le désir d’immersion nécessaire à pareille entreprise.

    L’urgence d’entrer dans le royaume de Pierre Michon s’est enfin manifestée. Je me suis attelée d’un seul tenant à sa découverte et l’ai visité d’un seul trait. Ces Propos sur la littérature (sous-titre de l’ouvrage) m’ont laissée éblouie. Réconciliée pour un temps avec la matière littéraire et avec le monde de l’écriture. Le monde de l’écrivain Pierre Michon ! Le roi !

    Composé d’une sélection d’entretiens donnés par l’auteur des Vies Minuscules depuis 1984, Le roi vient quand il veut se compose de 30 chapitres aux titres prometteurs. On y croise des noms d’auteurs : Rimbaud et Balzac, Giono et Gracq ; des titres d’œuvres : Moby Dick et La Grande Beune ; des questionnements aux résonances bibliques : « Qu’as-tu fait de tes talents » ? Ou ordinaires : « Mais qu’est-ce qu’on va devenir » ? Le nom de Mégara annonce Salammbô et la présence de la Bible est explicitement mise au jour, chapitre 26 : « La Bible est mon pays ». D’autres titres évoquent la langue : « Je me parle en patois »/« La chair est la proie de la langue ». D’autres ont un sens au premier abord moins explicite et suscitent du moins la recherche et/ou l’interrogation : « La vache et l’archer »/« Pirate au long cours », « Si Zhongwen joue du luth » ou encore « Un jeu de vessies et de lanternes ». La question de l’écriture sera sans doute abordée aussi : « Je ne suis pas ce que j’écris », de même celle de l’avenir du livre : « En attendant l’autodafé ». Parmi tous ces titres celui, énigmatique entre tous, qui donne son titre à l’ouvrage tout entier : « Le roi vient quand il veut ».

    Chapitre essentiel du recueil d’entretiens, « Le roi vient quand il veut » (chapitre 6) livre des clés de lecture sur le travail de Pierre Michon, un travail en rapport étroit avec la peinture et en particulier avec le portrait. Pierre Michon considère l’art du portrait — « de la fin de la Guerre de cent ans à Picasso » — comme « la forme la plus achevée, la plus fragile, la plus émouvante du grand art d’Occident. « Art d’apparition », le portrait est pour l’auteur des Vies minuscules un « inducteur de connaissance, vérité révélée ». De ce « dialogue infini avec le sensible » prennent forme la connaissance des autres et la connaissance de soi. Car derrière les portraits se cache l’autoportrait, qui s’incarne successivement dans les différents personnages représentés sur la toile : « Je suis le sujet du portrait, le comte, c’est-à-dire dans mes textes le personnage de Watteau par exemple, ou Van Gogh. Je suis celui qui peint, et aussi celui qui raconte, le témoin, l’humble narrateur, le curé Carreau ou le facteur Roulin ; et je suis enfin une troisième voix qui apparaît ça et là dans mes textes, qui est moi sans doute, l’écrivain, le gratte-papier qui est mangé par l’ombre, tout au fond du tableau. J’aimerais bien qu’il y ait en plus le roi, c’est-à-dire la littérature, ou le sens, ou le vrai, ou peut-être tout simplement le lecteur. Mais le roi vient quand il veut » (p. 67).

    Et quand le roi vient pour l’écrivain, le « baromètre intérieur » de Pierre Michon le lui indique. Cela « marche ». Et cela marche lorsque les gens croisés dans la vie ordinaire semblent sortir tout droit de la « main d’un peintre ». Pour conduire à celle de l’écrivain Pierre Michon, hagiographe des vies invisibles, ces vies minuscules qui passent sans laisser de trace, sans que nul ne s’inquiète de leur présence au monde et encore moins de leur disparition. Cela marche « quand je suis ivre de mon sujet, quand je m’éprends de lui », déclare aussi Pierre Michon.

    Aux origines de l’écriture, les grandes émotions de l’école primaire, la magie des grands textes incantatoires. Le « Booz endormi » de La Légende des siècles, ou Salammbô de Gustave Flaubert : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar ». C’est là, sans doute, dans le phrasé énigmatique des maîtres que s’est forgée chez Pierre Michon l’idée de la littérature comme « lieu d’exposition extrême à ce qui échappe aux hommes » et qui revient à Dieu. Ou à ce « qui en tient lieu ». « Forme déchue de la prière », la littérature est de l’ordre du sacré. « Dans la liturgie du texte », le langage religieux joue le rôle de « paliers, de piliers absolument imparables ». « Ce sont des relances, des coups de tambour », indispensables à la prose de Pierre Michon, « un peu comme le bumper dans un flipper ».

    Tout aussi importante et décisive, l’absence du père, sans laquelle, sans doute, la venue à l’écriture n’aurait pas eu lieu. Absence transcendée par la peinture, cet art sublime de « l’incarnation » ; et par la littérature. Ainsi, « Vies minuscules était un essai pour donner corps au père absent ». Aux origines de l’écriture enfin, la nécessité de vivre. Compenser en écrivant « l’incapacité à entrer dans la vie civile » et à travailler, compenser l’aphasie sociale par l’appétit hallucinatoire de l’écrivain. Un écrivain passionné par la « verticalité » biblique et par sa dramaturgie à deux voix (Yahvé et son peuple) aussi bien que par la période de Proust, de Faulkner ou de Flaubert. Faulkner, qui offre à Pierre Michon son portrait de l’écrivain dans la « Vie d’André Dufourneau » :

    « Allons, c’est bien à un écrivain qu’il ressemble : il existe un portrait du jeune Faulkner, qui comme lui était petit, où je reconnais cet air hautain à la fois et ensommeillé, l’œil pesant mais d’une gravité fulgurante et noire, et, sous une moustache d’encre qui jadis déroba la crudité de la lèvre vivante comme le fracas tu sous la parole dite, la même bouche amère et qui préfère sourire » (Vies minuscules, p. 23). Faulkner que l’on retrouve dans « La prose de Moby Dick », et dont Pierre Michon affirme qu’il lui a donné « la permission d’entrer dans la langue à coups de hache, la détermination énonciative, la grande voix invincible qui se met en marche dans un petit homme incertain. »

    Lire et relire Le roi vient quand il veut, c’est être de plain-pied avec la « vraie vie ». La « vraie vie » pour Pierre Michon, c’est la littérature. Et la littérature est dans le « secret de Melville ». Ce secret dont parle Maurice Blanchot, pour lequel les lecteurs sont comme l’équipage du Péquod vis-à-vis d’Achab. Reprenant la métaphore de Blanchot, Pierre Michon écrit : « L’homme qui écrit est, par rapport à l’écrivain qui est en lui, comme l’équipage du Péquod en face d’Achab. L’équipage assume tout le grotesque, le babil, le charabia, les lieux communs piétistes (on dirait aujourd’hui "la subversion"), la sacristie et la main-d’œuvre, la couverture médiatique ; Achab c’est le sublime : la sortie du lieu commun, du communautaire, du bien-pensant, des ligues de vertu piétistes et subversives. Achab est intolérable, il est la littérature. »

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli



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Rachel Blau DuPlessis/Image persistante

« Poésie d'un jour
(Pour faire défiler les poésies jour après jour,
cliquer sur les flèches de navigation)




Le_champ_tnbreux_du_miroir_distin_2
Ph., G.AdC




IMAGE PERSISTANTE


Il s’est avancé dans l’espace entre
         lui-même

et son agonie

ce souffle par lequel
         sans patrie

les eaux nacrées remontent pour se muer en boue.

Sans plan. Cette terre
         n’a pas de nom.

Profond huileux
passage, plus d’élément
         primitif, ni

retours ni

reculs, loin
         d’obscure découverte.

Entre ténèbre et lumière

avant que le fil blanc puisse être distingué

du noir avant qu’il soit

palpable, comment les distinguer

l’un l’autre comment

la sente noire pourrait-elle être

blanche, le champ ténébreux du miroir distingué

semi-vide, comment s’échiner et ne pas S’en

trevoir ?


                                             •

Champ ténébreux, blanc miroir semi-vide il y
a là un point de fuite.

Tes yeux ouverts, vers l’intérieur,
tes yeux fixent tes yeux te
fixent encore
complice, exclu.

Puits
de fuite d’un lieu sondé.

Douce
au flanc de la colline s’émiette        la faille brune
humide

en-dedans ;
mares d’eau nue         l’écume verte monte
du fond.

Parce que
cela n’avait pas de lieu
et ne pouvait monter ni choir quelle que soit
la poussée

il marche,
avançant calmement
vers quoi

excédé par l’ennui
la banalité la
paix. Le temps.

Rachel Blau DuPlessis, « Image persistante », Tabula rosa, Potes and Poets Press, 1987, traduit par Yves di Manno in 49 + 1 Nouveaux Poètes américains choisis par Emmanuel Hocquard et Claude Royet-Journoud, Un bureau sur l'Atlantique & Éditions Royaumont, 1991, pp. 79-80-81.






Rachel Blau Duplessis est née en 1941 à Brooklyn, New York.

« J’écris ce que j’ai besoin de lire. Je travaille à partir d’une poétique de critique. Il me paraît essentiel dans mon écriture, de continuer à inventer les pratiques expérimentales et novatrices du modernisme — la prose polyvocale, le collage, l’hétéroglossie, le métissage générique, la diction créolisée — tout en les imprégnant d’une éthique et d’une sincérité qui viennent des traditions objectiviste et féministe-humaniste » (id., p. 314).


Voir aussi :
- (sur Electronic Poetry Center) une
bio-bibliographie de Rachel Blau Duplessis ;
- (sur PennSound) un très grand nombre d'
archives sonores et vidéos.



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13 mai 2008

13 mai 1911/Victor Segalen, René Leys

Éphéméride culturelle à rebours




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Ph., G.AdC




13 mai 1911.

     […] Le sommeil est impossible. Et ce grand œil jaune du ciel pékinois, ce grand soleil si quotidien qu’on le réclame comme un dû, qu’on l’attend comme un ami fidèle… Je m’accorde donc plein congé, puisque mes professeurs eux-mêmes…
    Et ce grand soleil donne comme une ombre allongée, que je suis debout, dehors, à cheval, en route pour n’importe où, sous sa lumière et sous le bol bleu sans tache… — n’importe où, c'est-à-dire évidemment près du Palais.
    D’instinct, me voici à Tong-Houa-men, la Porte de l’Orient Fleuri, — jamais vue encore à cette heure princière… encombrée de chars à mules, de valets, d’eunuques et d’officiers en tenue de cérémonie : le chapeau d’été, le chapeau conique de paille à la queue de crin rouge, que l’on coiffe par ordre aujourd’hui. Par-dessus tout, la masse ventrue dans ses lignes inclinées, le flanc violet à lèpres grises du mur, percé de la porte coiffée des trois chapes recourbées… Je sais d’instinct que la porte va s’ouvrir.




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Ph., G.AdC




    Elle s’ouvre. Un flot en débouche et me refoule. Je prends poste à l’angle de la grande avenue par lequel il faudra bien que le cortège tourne. La garde, échelonnée de dix pas en dix pas, ose à peine écarter l’Européen que je suis. On voudrait bien me faire descendre de cheval. Je descends. On me laisse libre ; et, simplement, au moyen de quelques coups de coude, on accepte ma présence au premier rang, et je vais voir…
    Je vais bien voir. C’est l’heure de la sortie du Grand Conseil, tenu chaque jour avant l’aube, logiquement, afin de régler par avance de quoi sera fait ce jour-ci. Le Régent sort le premier pour regarder ses maisons privées. La porte s’ouvre : voilà son escorte, à toute allure, droit sur moi : d’abord des ambleurs mongols, portant en vedette des étendards… puis, un extraordinaire cavalier, jeune, et rond, brun de visage, trapu et vif, serrant fortement de ses courtes jambes la selle haute très arçonnée, la selle chinoise qui le juche bien plus haut que l’échine de son cheval… Un œil étincelant qui fouille à la fois la rue et les passants… Dans un éclair, voilà toute la chevauchée tartare conquérante, aux prises, il y a deux cent quarante ans, avec la Chine soumise…

Victor Segalen, René Leys [1922], Éditions Gallimard, 1971 ; Collection L’Imaginaire, 1978, pp. 58-59.





Voir aussi:
- (sur Terres de femmes) Victor Segalen/
Perdre le Midi quotidien.



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12 mai 2008

Sandro Penna/Chroniques de printemps

« Poésie d'un jour
(Pour faire défiler les poésies jour après jour,
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Ph., G.AdC




CRONACHE DI PRIMAVERA

                                          Il primo uomo
nudo, al mattino sul greto del fiume
rabbrividiva ancora. Amore, a sera,
tormentava la donna che il fanciullo,
meraviglioso, abbandonava : il vivido
gesto di lui io vidi entro una buia
strada protesa alla campagna : amici
gli erano i nuovi campi e il sole — i lunghi
gridi dei treni nella notte accesi.

L'amore di se stessi non è forse un sogno
vissuto ad occhi aperti per le strade ?

Sandro Penna, Stranezze [1957-1976], in Poesie, Garzanti Editore, Collana Gli Elefanti, febbraio 2000 (settima edizione), pp. 419-420. Prefazione di Cesare Garboli.




CHRONIQUES DE PRINTEMPS

                             Le premier homme
nu, le matin dans le lit de la rivière,
frissonnait encore. Amour, le soir,
tourmentait la femme que l'enfant,
merveilleux, abandonnait : je vis
son geste vif dans la pénombre
d’une rue tendue vers la campagne : ses amis
c’était les champs nouveaux et le soleil — les longs
cris des trains allumés dans la nuit.

L'amour de soi-même ne serait-il pas un songe
vécu les yeux ouverts par les routes ?

Traduction inédite Angèle Paoli





NOTICE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE

    Né à Perugia (Pérouse) le 12 janvier 1906, Sandro Penna a vécu essentiellement à Rome où il est mort le 21 janvier 1977. À Milan, où il passé une brève période de sa vie, il a travaillé comme commis dans une librairie puis exercé divers métiers (traducteur, antiquaire,...) avant d’être introduit (1929) dans le milieu littéraire par Umberto Saba, avec qui il s'était lié d'une amitié chaleureuse.
    Son premier recueil, Poesie [1927-1938], publié en 1939, est suivi d'autres recueils — Appunti (1950) et Una strana gioia di vivere (1956), traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano et Dominique Fernandez (Une étrange joie de vivre, Fata Morgana, 1979). Après une période de long silence suivront l'édition par Garzanti de Tutte le Poesie (1970) — qui contribueront à la redécouverte de Penna par les intellectuels italiens —, puis Stranezze (publié en 1976, quelques mois avant la mort de Sandro Penna). Il viaggiatore insonne (1977) et Confuso sogno (1980) ont été publiés après la mort du poète.
    Les œuvres complètes de Sandro Penna — une figure quelque peu isolée dans la poésie italienne contemporaine — ont été éditées en septembre 1989 par les Éditions Garzanti dans la collection Gli Elefanti (septième édition : mars 2006).
    Comme le souligne Philippe Di Meo, « grâce et légèreté se conjuguent dans cette œuvre tout à la fois limpide et délicate. Ses poèmes sont la plupart du temps brefs, de menues notations traduisant la stupeur, la surprise ou l’enchantement. L’ensemble constitue un canzionere de l’amour homosexuel.
    Fait remarquable, il est impossible de retracer l’évolution interne de cette poésie tant elle demeure égale à elle-même au fil du temps, comme si aucune temporalité ne pouvait l’entamer. Sensuelle, attentive aux suggestions d’atmosphère, l’élégie de Penna est parfois voilée d’un soupçon de mélancolie. Ouvriers, soldats, jeunes gens, paysages urbains et de banlieues constituent, avec celui de la solitude, ses thèmes habituels. » (Trente ans de poésie italienne, 1, Belin, 2004, page 70)





SANDRO PENNA

Sandro_penna
Source

Voir aussi :
- (sur la-poesia.it) une très riche
anthologie des poèmes de Sandro Penna (+ bio-bibliographie) ;
- (sur italialibri) une
bio-bibliographie (en italien) sur Sandro Penna ;
- (sur Imperfetta Ellisse) une
note très pertinente (en italien) de Giacomo Cerrai à propos du centenaire de la naissance de Sandro Penna.



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11 mai 2008

11 mai 1950/Création de La Cantatrice chauve
de Ionesco

Éphéméride culturelle à rebours




Cantatrice_chauve




    Le 11 mai 1950, création au théâtre des Noctambules, à Paris, de la pièce d’Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, par la compagnie Nicolas Bataille. Mise en scène de Nicolas Bataille. Avec Claude Mansard dans le rôle de M. Smith et Paulette Frantz dans celui de Mme Smith. Depuis 1957, la pièce se joue sans interruption au Théâtre de la Huchette à Paris.





Voir aussi:
- sur le site
ionesco.org la liste de toutes les éditions et représentations de la pièce ;
- (sur Terres de femmes)
22 janvier 1970/Le fauteuil d'Eugène Ionesco ;
- (sur Terres de femmes)
22 avril 1952/Création des Chaises, farce tragique de Ionesco.


Cantatrice_1


Sur le site ubu.com, on peut écouter Eugène Ionesco lui-même lire à voix haute le texte intégral de la pièce.



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10 mai 2008

10 mai 189…/Elizabeth von Arnim et son jardin allemand

Éphéméride culturelle à rebours




Marie_van_houtte
Source




L'ANNÉE DERNIÈRE, J’IGNORAIS TOUT DU JARDINAGE

    10 mai. — L’année dernière j’ignorais tout du jardinage, et cette année ne suis guère plus savante même si j’ai maintenant les idées plus claires et si je suis déjà passée de la culture des volubilis à celle des roses thé.
    Le jardin était une véritable forêt vierge qui encerclait la maison de tous côtés, mais surtout au midi. De ce côté la maison ne comporte qu’un étage ; une longue série de pièces qui se commandent les unes les autres. Les murs sont entièrement recouverts de lierre. Au centre, une petite véranda mène par un escalier de bois branlant vers la seule partie du jardin qui ait jamais été vraiment entretenue. Dans un demi-cercle bordé de troènes, au milieu de la pelouse, je découvris onze plates-bandes de différentes dimensions disposées autour d’un très ancien cadran solaire moussu pour lequel j’ai beaucoup d’affection. Ces plates-bandes étaient le seul signe visible de jardinage en ce jardin (à l’exception d’un crocus solitaire qui fleurissait chaque printemps sans l’avoir vraiment désiré — mais que pouvait-il faire d’autre ?). J’y plantai partout des volubilis après avoir lu dans un manuel de jardinage allemand qu’ils étaient capables de transformer le désert le plus lugubre en véritable paradis. Le manuel les recommandait avec une chaleur vraiment communicative. Dans mon ignorance des quantités à utiliser j’en achetai dix livres que je ne plantai pas seulement dans les plates-bandes mais autour de presque tous les arbres, puis attendis, très agitée, l’apparition du paradis promis. Jamais celui-ci ne daigna se montrer, et ce fut ma première leçon.
    Par chance, j’avais aussi planté deux carrés de pois-de-senteur mêlés de lys blancs qui suffirent à mon bonheur pendant tout l’été, ainsi que quelques tournesols et des roses trémières sous les fenêtres de l’aile sud. Quand les lys moururent, je fus affreusement dépitée. Comment aurais-je pu deviner qu’ainsi vont tous lys ? Quant aux roses trémières, elles furent si vilaines que mon premier été n’eut pour tout décor et embellissement que les seuls pois de senteur […]
    J’ai également fait planter deux plates-bandes de chaque côté du demi-cercle, toujours avec du réséda et dans l’une des « Marie van Houtte », dans l’autre, des « Jules Finger » et des « Fiancées ». Sous les fenêtres du salon ont été disposées des « Madame Lambard », « Madame de Watteville » et « Comtesse Riza du Parc ». Plus loin, abritées au nord et à l’ouest par un bosquet de hêtres et de lilas, se trouve une dernière plate-bande de « Rubens », « Madame Joseph Schwartz », et « Hon. Edith Gifford ». Ce sont toutes des roses naines. Dans tout le jardin je n’en ai que deux de taille normale, deux « Madame George Bruant » qui ressemblent à des manches à balai. Comme je suis impatiente de voir s’ouvrir les boutons des roses thé! Jamais je n’ai rien attendu avec autant de fièvre. Chaque jour je procède à une tournée d’inspection pour admirer les progrès accomplis par les feuillages vert tendre et les mignons boutons rouges.
    Les roses trémières et les lys blancs (maintenant en fleur) se trouvent toujours sous les fenêtres de l’aile sud, formant une étroite bordure qui couronne une pente gazonnée au pied de laquelle j’ai semé deux longues plates-bandes de pois-de-senteurs, si bien que mes roses auront de jolis compagnons jusqu’à l’automne, quand les roses thé occuperont toute la place. Le sentier qui descend à travers le jardin est bordé de roses de Chine blanches et rosées, avec ici et là quelques « Jaune Perse ». Aujourd’hui je préfèrerais avoir planté là aussi des roses thé, car j’ai quelques appréhensions à l’idée du mélange « Jaune Perse » et des roses de Chine tant ces dernières sont minuscules alors que les « Jaune Perse » ont l’air de vouloir se transformer en de véritables buissons.
    Nul ne paraît comprendre, ici, combien le cœur me bat en attendant la floraison de mes roses. Il n’est pas un traité de jardinage allemand qui ne relègue les roses thé dans les serres, les emprisonnant à vie et les empêchant pour toujours d’être touchées par le souffle de Dieu. Seule mon extrême ignorance a pu me permettre de planter mes roses thé face au vent du nord, et pourtant elles lui ont bravement fait face, sous les branches de sapin. Aucune n’a souffert. Et elles semblent aujourd’hui aussi heureuses et aussi décidées à profiter de la vie qu’aucune rose d’Europe.

Elizabeth von Arnim, Elizabeth et son jardin allemand [Elizabeth and her German Garden, septembre 1898], Salvy Éditeur, 1989, pp. 38-39, 40-42. Présentation de E.M. Forster. Traduit de l’anglais par François Dupuigrenet Desroussiles.



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09 mai 2008

9 mai 1630/Mort d’Agrippa d’Aubigné

Éphéméride culturelle à rebours




    Le 9 mai 1630 meurt à Genève — où il est exilé — Agrippa Théodore d’Aubigné, calviniste.




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     Connu pour les Tragiques, œuvre eschatologique et « épopée de l’âme » du grand écrivain calviniste, Agrippa d’Aubigné, émule de Ronsard, est aussi l’auteur d’un recueil poétique: Le Printemps. Commencée en août 1570 dans son domaine des Landes-Guinemer (Loir-et-Cher), la rédaction du Printemps, œuvre ardente composée des cent sonnets de L’Hécatombe à Diane, d’un recueil d’odes et de stances ne verra le jour qu’au XIXe siècle. Fiancé quelque temps à Diane Salviati*, d’Aubigné est éconduit par celle dont il est éperdument épris. Cruellement blessé, d’Aubigné compose en l’honneur de « sa » Diane une œuvre** sombre et pathétique considérée aujourd’hui comme l’un des sommets de la poésie baroque.

Tout cela qui sent l'homme à mourir me convie,
En ce qui est hideux je cherche mon confort :
Fuyez de moi, plaisirs, heurs, espérance et vie,
Venez, maux et malheurs et désespoir et mort !

Je cherche les déserts, les roches égarées,
Les forêts sans chemin, les chênes périssants,
Mais je hais les forêts de leurs feuilles parées,
Les séjours fréquentés, les chemins blanchissants.

Quel plaisir c'est de voir les vieilles haridelles
De qui les os mourants percent les vieilles peaux:
Je meurs des oiseaux gais volants à tire d'ailes,
Des courses de poulains et des sauts de chevreaux !

Heureux quand je rencontre une tête séchée,
Un massacre de cerf, quand j'oi les cris des faons ;
Mais mon âme se meurt de dépit asséchée,
Voyant la biche folle aux sauts de ses enfants.

J'aime à voir de beautés la branche déchargée,
À fouler le feuillage étendu par l'effort
D'automne, sans espoir leur couleur orangée
Me donne pour plaisir l'image de la mort.

Un éternel horreur, une nuit éternelle
M'empêche de fuir et de sortir dehors
Que de l'air courroucé une guerre cruelle
Ainsi comme l'esprit, m'emprisonne le corps !

Jamais le clair soleil ne rayonne ma tête,
Que le ciel impiteux me refuse son œil,
S'il pleut qu'avec la pluie il crève de tempête,
Avare du beau temps et jaloux du soleil.

Mon être soit hiver et les saisons troublées,
De mes afflictions se sente l'univers,
Et l'oubli ôte encore à mes peines doublées
L'usage de mon luth et celui de mes vers.

Théodore Agrippa d'Aubigné, Le Printemps, « Stances », I, vers 89-140 (1570), Littérature XVIe s., Éditions Nathan, 1988, p. 476.



* Diane Salviati, nièce de Cassandre Salviati, chantée par Ronsard dans ses Amours.
** Orthographe modernisée.



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08 mai 2008

Paul Celan/La main pleine d’heures

« Poésie d'un jour
(Pour faire défiler les poésies jour après jour,
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Paul_celan
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DIE HAND VOLLER STUNDEN

DIE HAND VOLLER STUNDEN, so kamst du zu mir — ich sprach :
Dein Haar ist nicht braun.
So hobst du es leicht auf die Waage des Leids, da war es schwerer als ich…

Sie kommen auf Schiffen zu dir und laden es auf, sie bieten es feil auf den Märkten der Lust —
Du lächelst zu mir aus der Tiefe, ich weine zu dir aus der Schale, die leicht bleibt.
Ich weine : Dein Haar ist nicht braun, sie bieten das Wasser der See, und du gibst ihnen Locken…
Du flüsterst : Sie füllen die Welt schon mit mir, und ich bleib dir ein Hohlweg im Herzen !
Du sagst: Leg das Blattwerk der Jahre zu dir – es ist Zeit, daß du kommst und mich küssest !

Das Blattwerk der Jahre ist braun, dein Haar ist es nicht.


Paul Celan, Mohn und Gedächtnis, Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1952.





LA MAIN PLEINE D’HEURES

LA MAIN PLEINE D’HEURES, ainsi tu vins à moi — j’ai dit :
tu n’as pas les cheveux bruns.
Alors tu les as soulevés et mis légers sur la balance de la douleur : ils étaient plus lourds que moi…

Ils viennent à toi sur des navires et les y chargent, ils les écoulent sur les marchés du plaisir —
Tu souris vers moi depuis la profondeur, je pleure vers toi depuis le plateau qui demeure léger.
Je pleure : tu n’as pas les cheveux bruns, ils offrent l’eau de la mer, et tu leur donnes des boucles…
Tu chuchotes : ils remplissent le monde rien qu’avec moi et je demeure un chemin creux dans ton cœur !
Tu dis : mets avec toi le feuillage des années — il est temps que tu viennes et m’embrasses !

Le feuillage des années est brun, tes cheveux ne le sont pas.

Paul Celan, Pavot et mémoire, in Choix de poèmes réunis par l’auteur, Gallimard, Collection Poésie (édition bilingue), 1998, pp. 28-29. Traduction de Jean-Pierre Lefebvre.






Voir aussi:
- (sur Terres de femmes)
13 février/Paul Celan, Tout en un ;
- (sur Terres de femmes) Paul Celan/
Lointains ;
- (sur Terres de femmes) Paul Celan/
Stimmen ;
- (sur Terres de femmes) Paul Celan/
TANT D’ASTRES ;
- ( sur Terres de femmes)
Correspondance Nelly Sachs/Paul Celan.



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07 mai 2008

7 mai 1748/Naissance d’Olympe de Gouges

Éphéméride culturelle à rebours




    Le 7 mai 1748 naît à Montauban Olympe de Gouges, de son vrai nom Marie Gouze.




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COMME UN HOMME , ELLE MEURT SUR L’ÉCHAFAUD !

     Fille adultérine d’Anne-Olympe Mouisset — épouse de Pierre Gouze, boucher de son état — et de Jean-Jacques Lefranc de Caix, marquis de Pompignan, avocat général et homme de lettres, Olympe de Gouges est dramaturge. Auteur de nombreuses pièces d’un théâtre que l’on pourrait dire « engagé », elle est également l’auteur de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, rédigée en 1791. Olympe de Gouges y « clame haut et fort que les hommes et les femmes, les petits et les grands, elle-même et ses frères et sœurs sont égaux. Audacieusement, elle fait remarquer à la reine à qui elle dédie sa déclaration que c’est "le hasard" qui l’"a élevée à une place éminente" ». Quant à l’article VI de la Déclaration, il « déclare que les seules distinctions administratives entre les citoyennes et les citoyens sont "celles de leurs vertus et de leurs talents" ».
    Accusée par le tribunal révolutionnaire d’avoir défendu Louis XVI et d’avoir rédigé des écrits « attentatoires à la souveraineté du peuple », Olympe de Gouges est traînée en justice puis de là en prison. Elle meurt sur l’échafaud le 3 novembre 1793, quelques semaines après Marie-Antoinette (16 octobre) et quelques jours à peine avant Madame Roland (8 novembre). Un grand exemple pour les femmes que cette triple exécution. Ainsi s’enorgueillit le tribunal révolutionnaire !



LE PLAIDOYER FERVENT DE JOËLLE GARDES

     Dernière publication de Joëlle Gardes, Olympe de Gouges vient de paraître aux éditions de l’Amandier. Mâtinée de récit autobiographie, cette biographie romancée qui s’apparente aussi au roman de formation, porte en sous-titre la mention : Une vie comme un roman. C’est dire la dimension romanesque de la destinée d’Olympe de Gouges. Une vie de femme, difficile, mouvementée, impétueuse, marginale. Pour tout dire, en avance sur son temps. Une vie commencée dans le calme apparent d’une ville de province ensoleillée et riche, aux côtés d’une mère aimante et d’un père présent-absent qui rêve d’offrir à sa bâtarde une éducation soignée. Suit pour la jeune Olympe âgée de seize ans un mariage arrangé « qui lui laisse dans la bouche le même goût d’amertume que l’abandon du marquis ». La jeune femme se venge des infortunes de sa naissance et de sa condition en se lançant dans l’écriture de pièces de théâtre et en créant des personnages à son image. Dans le même temps, Olympe fait la rencontre de Jacques Biétrix de Rozières dont elle tombe amoureuse. Le statut de jeune veuve (elle a épousé très jeune Louis-Yves Aubry) autorise Olympe à s'arroger une liberté qu’elle n’entend nullement aliéner par un second mariage. Néanmoins, elle décide de quitter Montauban pour Paris où Jacques s’apprête à prendre ses « nouvelles charges de haut fonctionnaire au ministère de la marine ». Elle emmène avec elle son fils Pierre Aubry et s’installe provisoirement chez sa sœur. Dès lors, Olympe se lance dans le tumulte et les égarements mondains de la capitale et se bat corps et âme pour gagner sa vie et imposer ses pièces.

    Mais le monde du théâtre est un monde de pouvoir tenu/détenu par les hommes. Il est bien difficile à une femme de faire reconnaître son talent, surtout s'il ne peut être contesté. Et Beaumarchais en personne s’ingénie à mettre les bâtons dans les roues à la dramaturge lorsque qu’Olympe se met en tête de donner une suite au Mariage de Figaro. Les Amours de Chérubin, publiés en 1786, lui attirent les foudres du maître et Olympe de se lamenter : « Ah ! Caron de Beaumarchais… permettez-moi de vous dire que vous nous trompez, rien n’est plus faux que vous en faveur de mon sexe. » Seule la première de ses pièces, dénonciation fervente de l’esclavage, connaîtra la faveur d’être jouée. Écrite en 1784, la pièce Zamore et Mirza ou l’Heureux naufrage, sera donnée à la Comédie Française en 1789.

    Plaidoyer enlevé, impartial et passionnant en faveur de la réhabilitation d’Olympe de Gouges — présentée par l’histoire comme une « virago » —, le roman de Joëlle Gardes est un roman d’une belle richesse, très documenté. Soucieuse de restituer à son héroïne un visage plus approchant de la vérité, Joëlle Gardes a poussé ses recherches historiques et littéraires avec une grande méticulosité. Rien n’échappe à son souci d’exactitude, ni les dates, ni les circonstances qui conduisent Olympe de Gouges à écrire telle ou telle de ses œuvres, ni les événements qui entourent leur publication ou leur échec. Pas davantage les péripéties de sa vie que l’on pourrait presque qualifier de picaresques, tant elles sont enlevées, foisonnantes d’imprévus ! Il y a loin de la « virago » à la femme d’exception.

     Mais le meilleur de ce roman réside dans cet art qu’a Joëlle Gardes d’entremêler son récit de détails ayant trait à son propre vécu de provençale. De sorte que, sous la vie d’Olympe, affleurent des modes de vie, des expériences anciennes, toute une mémoire ayant appartenu à l’auteur. Et jusqu’à des façons de penser et de sentir en contrepoint de la vie d’Olympe. Un beau travail de canevas ou d’orfèvrerie qui donne à lire l’intime proximité de Joëlle Gardes avec son héroïne. Une proximité qui lui fait dire : « Entre ma jeunesse et celle d’Olympe, il me semble que la distance est moindre que celle qui me sépare des jeunes gens d’aujourd’hui. »

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli




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EXTRAIT

     C’est à Montauban, la ville de briques, la ville aux pigeonniers, de part et d’autre du Tarn et de son affluent le Tescou, que naît Marie Gouze, le 7 mai 1748.
     La petite cité, Mont blanc, par opposition au Mont d’or qui donna son nom au faubourg Montauriol, ou Mont couvert de saules, selon une autre étymologie adoptée dans son blason, s’est régulièrement développée en dépit des incendies et des guerres de religion. Devenue capitale régionale au XVIIe siècle avec l’installation d’une intendance et d’une Cour des Aides, elle s’est régulièrement étendue. De beaux hôtels particuliers ont été construits jusque dans les faubourgs. La brique a succédé au bois, et Montauban a ainsi pris l’aspect qu’elle a encore aujourd’hui. Au XVIIIe siècle, c’est une ville calme et prospère, grâce à la minoterie et à la fabrication des draps, les canis.
     Comme le dit son acte de baptême, célébré le lendemain de sa naissance dans l’église Saint-Jacques, tout juste restaurée après les lourdes dégradations que les protestants lui avaient infligées au siècle précédent, Marie est la fille d’Anne-Olympe Mouisset et de Pierre Gouze. Elle a un frère aîné et deux sœurs. Pierre Gouze n’est pas là lors de sa naissance et ne signe pas l’acte de baptême. Anne-Olympe accouche sans doute chez elle, aidée par la matrone, qui accueille les nouveaux arrivants dans ce bas monde et accompagne ceux qui s’en vont […]

     J’imagine Anne-Olympe. Ce n’est pas son premier né, mais peut-être est-elle justement d’autant plus effrayée. Elle sait qu’on accouche dans la douleur, et que celle-ci pourrait bien être encore plus violente que les précédentes puisque le bébé qui s’annonce est l’enfant d’un amour adultérin. Elle est doublement coupable, comme fille d’Ève et comme épouse infidèle. Elle redoute que le prix à payer ne soient les instruments de la matrone, ses forceps, ou pire, le crochet de balance ou de pelle à feu. Elle pense à toutes celles qui meurent en couches dans la fleur de leur âge et craint d’avoir à laisser ses aînés sous la garde de son mari, qui ignore la tendresse. Mais Marie glisse tout doucement dans la vie, la pénitence n’a pas été trop cruelle. Anne-Olympe savoure les cuillerées d’huile d’amande douce mélangées à du sucre candi qu’une voisine lui apporte pour qu’elle reprenne des forces. Le mari boucher n’est pas là, elle peut penser à l’autre, à son amant, qui n’a pas sur lui l’odeur du sang mais celle de la poudre de riz. Elle le connaît depuis toujours, elle ne peut imaginer la vie sans lui […]

    Marie porte le fardeau d’une enfance qui ne correspond pas à la hauteur de ses talents. C’est sans doute pourtant à son père le marquis qu’elle doit d’avoir eu une éducation meilleure que celle que recevaient les petites filles de son milieu, généralement élevées chez elles, ou chez une parente ou voisine. Marie, elle, suit les leçons des Ursulines, dans leur couvent à l’extrémité de la promenade des Cordeliers, les actuelles allées de Mortarieu, au début du faubourg de Campagne, qui commence juste derrière la toute récente cathédrale, qui n’est terminée que depuis 1739 […]

     Je me pose souvent la question de savoir si nous dirigeons notre vie à partir de buts que nous nous fixons consciemment ou si nous n’obéissons pas plutôt à des orientations qui nous demeurent inconnues jusqu’à l’heure du bilan tardif. Marie avait-elle déjà envisagé d’écrire, pour rivaliser avec son père, pour venger sa mère, ou bien le goût de l’écriture était-il encore en gestation, nourri superficiellement de passion et de haine, et profondément des raisons graves et mystérieuses sur lesquelles ne se fait jamais la lumière ?
    La route est longue de Montauban à Paris, encore plus longue, celle qui va conduire la jeune provinciale vers la femme de lettres, engagée dans la Révolution. Mais ce n’est pas Marie Gouze, veuve Aubry, qui va quitter sa ville natale, c’est la fière Olympe de Gouges. Par ce nom qu’elle se donne dorénavant, elle affirme haut et clair qu’elle n’a de compte à rendre qu’à elle-même et qu’elle est, selon ses termes, son propre « ouvrage ».

Joëlle Gardes, Olympe de Gouges, Une vie comme un roman, Éditions de l’Amandier, 2008, pp. 11-12,13-14, 23-24, 49-50.





Voir aussi :
- ( sur Quercy.net)
Olympe de Gouges, une Quercynoise en route vers le Panthéon, de René Viénet ;
- (sur fr.Wikipedia) un
bel article sur Olympe de Gouges ;
- (sur Terres de femmes) une
Bibliographie de Joëlle Gardes.



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06 mai 2008

Elisa Biagini/Nel bosco/Dans le bois

Elisa Biagini, Nel bosco,
Giulio Einaudi Editore, 2007.